Une tradition en péril à l'Assemblée nationale: c'est quoi le "carré des Alsaciens" ?

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Le "carré des Alsaciens", une tradition en voie de disparition (avec l'aimable autorisation de Raphaël Schellenberger)
Le "carré des Alsaciens", une tradition en voie de disparition (avec l'aimable autorisation de Raphaël Schellenberger)
par Raphaël Marchal, le Mardi 7 avril 2026 à 07:39, mis à jour le Mardi 7 avril 2026 à 09:48

Depuis 1919, certains députés d'Alsace siègent au premier rang en bas à droite de l'hémicycle, une place de choix, pour des raisons historiques. La coutume est toutefois menacée par l'érosion de la droite républicaine au Palais-Bourbon.

L'Alsace va-t-elle quitter la région Grand Est ? Les députés examinent ce mardi une proposition de loi visant à simplifier le millefeuille territorial. Entre autres mesures, le texte prévoit de transformer la collectivité européenne d'Alsace - issue de la fusion du Haut-Rhin et du Bas-Rhin - en une région de plein exercice, qui exercerait les compétences actuellement exercées par la région Grand Est sur son territoire. Cette réforme tiendrait compte du "particularisme" alsacien, ont mis en avant ses partisans.

Ce particularisme local est également présent... dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Depuis 1919, après la réintégration de l'Alsace-Lorraine à la France à l'issue du premier conflit mondial, la tradition veut que les députés alsaciens siègent dans un endroit bien précis de l'hémicycle : en bas à droite, au premier rang. C'est le fameux "carré des Alsaciens", un apanage farouchement défendu au fil des ans lors des réunions qui fixent le placement des députés.

"Alors qu'en 1871, l'abandon de l'Alsace et de la Moselle avait été annoncé dans un silence de mort, les élus de ce territoire sont accueillis en grande pompe à l'Assemblée nationale lors de la séance du 8 décembre 1919, et la présidence du Palais-Bourbon décide de leur réserver les bancs les plus prestigieux, juste à côté des ministres", explique à LCP Pierre Allorant, président du Comité d'histoire parlementaire et politique. Georges Clemenceau, alors chef du gouvernement, accueille les nouveaux élus d'Alsace-Lorraine. Tout un symbole : il est alors le dernier des témoins de la protestation des députés de 1871. 

La tradition de ce placement est ensuite restée, confortée par un vote historiquement conservateur en Alsace : en l'absence de séparation des églises et de l'Etat, l'attachement au religieux est resté plus marqué que dans le reste de la France. Lors des élections de 1918, c'est bien simple : la droite y remporte la totalité des sièges. Dans les années 2010 encore, la majorité des députés du territoire étaient de droite.

Un "honneur"

Si bien que pendant longtemps, la place de nombreux députés alsaciens en bas à droite de l'hémicycle coule de source. "C'était un honneur absolu d'appartenir à une telle tradition républicaine", confie à LCP Laurent Furst, député du Bas-Rhin entre 2012 et 2020, et qui a trôné dans le carré des Alsaciens lors de son second mandat. Convoitée, la place se méritait, et restait réservée aux élus avec un peu d'ancienneté. Elu entre 2002 et 2022, Frédéric Reiss a dû lui aussi patienter pendant plusieurs mandats, perché dans les hauteurs de l'hémicycle, avant de pouvoir rejoindre le saint des saints, un "honneur".

"Avec la proximité des bancs réservés aux ministres, on avait un certain nombre de remarques du gouvernement qui ne nous étaient pas destinées, mais qui arrivaient à nos oreilles", se remémore-t-il aujourd'hui. L'ancien maire de Niederbronn-les-Bains pointe toutefois que ce placement présentait quelques désavantages : "On ne voyait pas quel orateur s'exprimait dans les travées, il fallait se retourner ; et le son était plutôt mauvais", explique-t-il. "Quand on est à l'arrière, on perçoit mieux les petits épisodes qui se déroulent dans l'hémicycle."

Reste que la proximité des ministres facilite également les apparitions à la télévision, notamment lors des médiatisées séances de questions au gouvernement. "C'était moins vrai lors de mon mandat passé dans le carré. On était un peu décalé. le groupe LR s'était déjà contracté. Dans les années qui ont précédé, ce devait être sympa", nuance Laurent Furst, aujourd'hui maire de Molsheim.

Le dernier des Alsaciens

Car irrémédiablement, l'érosion de la droite à l'Assemblée et l'avènement du macronisme sont venus rogner le carré des Alsaciens, la place des députés dépendant de leur couleur politique. "Car ce n'est pas tout d'être Alsacien ; il faut aussi être de droite", résume Raphaël Schellenberger, député non-inscrit, qui a siégé dans le carré entre 2020 et 2024, quand il était encore encarté chez les LR.

Aujourd'hui, sur les 15 députés du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, un seul siège au sein du groupe Droite républicaine : Patrick Hetzel, qui fait figure de dernier des Alsaciens - un élu mosellan, Fabien Di Filippo, y avait également son rond de serviette, jusqu'à son élection à Sarrebourg lors des dernières municipales. "Faire un carré avec un député, c'est relativement modeste", constate Laurent Furst. "Notre groupe était un peu plus étoffé auparavant", relate sobrement Patrick Hetzel.

Elu depuis 2012, lui aussi a dû patienter avant d'avoir le droit de siéger en première ligne. "C'est un symbole, mais derrière ce symbole, il y a des des choses précises qui s'articulent. C'est un élément d'enracinement", explique-t-il, faisant part de son "émotion" au moment d'évoquer le sujet. Patrick Hetzel se souvient surtout de moments "forts sympathiques", quand, après avoir intégré le gouvernement de Michel Barnier, la configuration des lieux lui permet de s'assoir directement à côté de sa suppléante Éliane Kremer, lors des questions au gouvernement.

Il n'est pas sûr que l'usage se perpétue. Mais tant que le banc est encore occupé, pour le moment, malgré les aléas politiques, ça tient. Raphaël Schellenberger, député non-inscrit du Haut-Rhin

"Ce qui est frappant, c'est la méconnaissance de certains de nos collègues, y compris alsaciens, à l'aspect de notre histoire locale", regrette l'ex-ministre de l'Enseignement supérieur, très attaché au "particularisme" de son territoire.

Reste que la tradition a pris du plomb dans l'aile. "C'est un héritage qui n'a plus beaucoup de sens aujourd'hui au vu de la recomposition politique", reconnaît le politologue Pierre Allorant. "Bientôt, cette tradition ne figurera plus que dans les livres d'histoire", estime Frédéric Reiss, un brin fataliste. "C'était une apogée brillante, et le déclin est puissant. Mais rien n'est définitivement écrit", préfère conclure Laurent Furst.