Qui est Caroline Yadan, députée au centre d’un affrontement politique sur Israël et l'antisémitisme?

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Caroline Yadan AN 22/01/2026
La députée EPR Caroline Yadan dans l'hémicycle de l'Assemblée, le 22 janvier 2026
par Raphaël Marchal, le Jeudi 16 avril 2026 à 07:05

Caroline Yadan, 57 ans, apparentée au groupe EPR de Gabriel Attal, porte un texte destiné à mieux lutter contre l'antisémitisme. Ses détracteurs dénoncent au contraire une tentative de museler les critiques envers Israël et de porter atteinte à la liberté d'expression. Sa proposition de loi, contre laquelle plus de 700 000 pétitionnaires ont signé, clive jusque dans le bloc central.

C'est l'histoire d'une avocate et militante associative arrivée "par hasard" en politique, qui se retrouve aujourd'hui au centre d'une opposition farouche entre ceux qui alertent sur la montée lancinante de l'antisémitisme en France d'une part, et ceux qui se présentent comme les défenseurs de la liberté d'expression d'autre part. Quelques mois après la "loi Duplomb", la proposition de "loi Yadan" a à son tour dépassé le strict cadre parlementaire pour devenir un enjeu sociétal, à la faveur d'une pétition citoyenne qui a fédéré 700 000 signataires contre elle - depuis, celle-ci a été classée.

Sur les réseaux sociaux, dans les médias, sur les plateaux TV, le texte déposé par Caroline Yadan a été décortiqué, pourfendu ou soutenu, et la députée de 57 ans a été érigée en lanceuse d'alerte contre la recrudescence de l'antisémitisme, ou vouée aux gémonies. Le tout sur fond d'une inévitable campagne de haine, conduite par des centaines de comptes anonymes sur les réseaux. "Elle subit un cyberharcèlement d'une intensité inédite. avec des insultes, des attaques aux relents très nauséabonds, pouvant comporter des menaces de mort. Elle est livrée aux chiens", s'insurge Constance Le Grip (apparentée Ensemble pour la République) auprès de LCP.

Un "point de bascule"

Ces centaines de messages, parfois à caractère antisémite, Caroline Yadan "ne les regarde même plus". "Je me contente de demander à ma collaboratrice parlementaire de signaler ceux qui sont dangereux", nous explique la députée. La pétition ? "Un moyen d'intimider les députés, qui plus est en véhiculant un faux récit", évacue-t-elle, arguant que la pétition concerne la version initiale du texte, avant qu'elle ne soit profondément modifiée lors de son passage en commission.

Rencontrer Caroline Yadan, c'est faire face à un bloc de certitudes, en premier lieu celle que la France se trouve à un "point de bascule". "Aujourd'hui, les Juifs de France pensent à partir. Pourquoi on n'entend pas leur peur ?", s'interroge la députée, investie d'une mission : "aider les Juifs de France" face à la montée de l'antisémitisme, souvent camouflé dans le faux-nez de l'antisionisme, selon elle. "Je suis une femme de paix. On veut me coller une étiquette sur la base de fausses informations."

Je fais ce que je pense être juste. Caroline Yadan

Ses détracteurs les plus acharnés - généralement issus de La France insoumise - lui reprochent au contraire son obsession pour Israël, et "d'essentialiser" les Juifs en les assignant à la politique de l'Etat hébreux. "Madame Yadan instrumentalise l'antisémitisme pour mieux réprimer ceux qui défendent les droits des Palestiniens", assure à LCP Gabrielle Cathala (députée LFI du Val d'Oise), qui croise souvent le fer avec son opposante à l'Assemblée nationale. "C'est une personnalité politique problématique, qui diffuse de fausses informations, comme cela a pu être le cas contre la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese."

Une avocate engagée en politique sur le tard

A l'origine, pas grand-chose ne laissait présager de l'arrivée de Caroline Yadan à l'Assemblée nationale. Née à Boulogne-Billancourt, d'un père représentant de commerce et d'une mère commerçante, elle grandit dans un environnement modeste, au sein d'une famille traditionnelle juive marquée dans sa chair par la Shoah : son grand-père maternel n'est jamais revenu des camps de la mort nazis.

Avocate en droit de la famille, Caroline Yadan, trois enfants, conjugue son travail avec une activité militante au sein de plusieurs associations, mue par une volonté de combattre le racisme, l'antisémitisme et les discriminations. Pendant un temps, elle dirige le pôle antisémitisme du cercle de la Licra, le think tank d'association de lutte contre le racisme. En 2017, elle toque à la porte d'En Marche, séduite par la promesse d'intégration facile de citoyens en politique, alors que celle-ci semblait "inaccessible". Elle travaille notamment avec Marlène Schiappa et Jean-Michel Blanquer, deux figures marquantes du premier quinquennat d'Emmanuel Macron.

Elle fait son entrée au Palais-Bourbon en 2022, en tant que suppléante du ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Stanislas Guérini. Députée de Paris, Caroline Yadan alerte déjà contre la montée de l'antisémitisme en France en général, et contre le péril que représente La France insoumise en particulier. Les attaques terroristes du 7 octobre, menées par le Hamas contre Israël, font basculer la France dans une nouvelle donne et font "exploser le couvercle de la marmite", selon elle. La députée de Paris fait partie de la délégation française qui se rend en Israël, une dizaine de jours seulement après le drame.

On m'a dit au lendemain de la dissolution : 'Il n'y a que toi qui peut battre Meyer Habib.' Caroline Yadan

Après la dissolution surprise en 2024, on propose à Caroline Yadan de quitter sa circonscription de Paris pour se lancer dans un défi de taille : déloger l'inamovible Meyer Habib (rattaché aux LR), élu depuis plus de 10 ans par les Français établis notamment en Israël, en Italie, en Turquie et en Grèce. C'est après sa victoire face à ce proche de Benjamin Netanyahou que germe l'idée d'une loi visant à enrayer la spirale de l'antisémitisme. "Je sens que je ne peux pas rester les bras croisés", relate-t-elle.

Une farouche opposition

La proposition de loi, co-signée par les socialistes François Hollande et Jérôme Guedj, est initialement déposée en novembre 2024. Elle sommeille pendant plus d'un an avant d'être examinée en commission des Lois, où elle est sensiblement modifiée. Pour devenir "universelle et robuste", explique Caroline Yadan, qui a tenu compte des recommandations du Conseil d'Etat comme de la jurisprudence existante. Elle souligne que le terme "Israël" n'apparaît pas à une seule reprise dans la proposition de loi, tandis que ses détracteurs relèvent au contraire 17 occurrences de l'Etat hébreux dans l'exposé des motifs (une sorte d'explication sommaire des mesures d'une loi).

L’article premier reconnaît un caractère implicite à l’apologie ou à la provocation du terrorisme, et sanctionne la banalisation de ces actes. "Il est impensable de présenter des actes de terrorisme comme des actes de 'résistance'", défend Caroline Yadan, quand l’ancien juge d’instruction Marc Trévidic alerte, dans L'Humanité, sur une notion "encore plus floue" ouvrant la voie à "l’arbitraire". L’article 2 crée un délit de presse visant les appels à la "destruction d’un État reconnu par la République française", critiqué par Gabrielle Cathala (LFI), qui évoque aussi la notion d'arbitraire.

Mises bout à bout, ces dispositions inquiètent certains juristes. "La loi Yadan serait susceptible d'engendrer par sa seule adoption un 'effet dissuasif' sur la liberté d'expression, en raison des termes larges et flous utilisés et des incertitudes pesant sur les interprétations que les juges vont retenir", explique à LCP François Dubuisson, professeur de droit international à l'Université libre de Bruxelles. "Nous pourrons tous continuer à critiquer et combattre tous les gouvernements et au premier chef celui d’Israël, comme celui de Palestine", rassure au contraire le député Sylvain Maillard (Ensemble pour la République) sur X.

Quel sort pour le texte ?

Reste à savoir quel destin connaîtra la proposition de loi, adoptée à une courte majorité en commission, avec le soutien du Rassemblement national, des députés de droite et l'abstention du PS. Depuis, les élus socialistes ont appelé au retrait du texte de l'ordre du jour, et ont fait savoir qu'ils voteraient majoritairement contre dans l'hémicycle. "Le PS a perdu son âme, et s'est laissé intimider par La France insoumise", déplore Caroline Yadan.

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Même au sein du bloc central, le texte est considéré comme clivant. Les députés du MoDem ont prévenu qu'ils ne le voteront pas, voire qu'ils voteraient contre. "Il dessert la cause qu'il compte défendre. [...] Nous choisirons notre vote en fonction des débats", a estimé Perrine Goulet lors d'un point presse. Les députés du groupe centriste Liot ont eux aussi marqué leurs doutes. "On est très circonspects sur la manière dont [la proposition de loi] a été écrite", a soutenu leur président, Christophe Naegelen.

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Malgré le soutien affiché publiquement par des personnalités politiques, dont Aurore Bergé, ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, ou des anciens Premiers ministres Bernard Cazeneuve et Manuel Valls, l'adoption du texte est devenue incertaine et dépendra grandement de la mobilisation des différents camps politiques. Encore faut-il que le texte atterrisse bel et bien dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale : depuis ce mardi, les débats s'enlisent sur la proposition de loi inscrite juste avant, relative à la rétention administrative. Caroline Yadan a déjà prévenu : un renoncement de la représentation nationale serait une "défaite morale". "Qui présagerait du pire : l'entrée dans des années noires."