​Paroles de députés confinés : Jean-François Eliaou

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:44

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Jean-François Eliaou, député La République en Marche de l’Hérault, pédiatre de formation, professeur d’immunologie, médecin chef de service au CHU de Montpellier. 

Jean-François Eliaou, nous avons appris, dimanche, le décès de Jean-François Cesarini, votre collègue député La République en Marche du Vaucluse, des suites d’un cancer contre lequel il se battait depuis de longs mois. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Je veux rendre hommage à notre collègue Jean-François Cesarini. C’était un homme de cœur, qui a lutté avec courage, pour ses idées et contre sa maladie. C’était un mec bien. Nous le pleurons.

Vous, comment allez-vous ?

Je vais bien. Merci pour la question. Je n’ai pas eu de signes évoquant la maladie Covid-19 mais je me surveille de façon régulière. Dans mon environnement immédiat tout le monde se porte bien, ce n’est pas le cas de tous les collègues qui ont des signes plus ou moins graves. Il faut faire attention « Restez chez vous » !

Vous étiez médecin chef de service au CHU de Montpellier avez-vous repris du service ?

En tant que député je continuais à appartenir au CHU de Montpellier et à y aller deux fois par semaine. Je n’ai pas repris du service de façon active pour le moment. Mais je suis réquisitionnable. Le CHU de Montpellier, en fonction de l’évolution et de l’afflux de patients, appelle et met en activité des réanimateurs, urgentistes, infectiologues, biologistes, virologistes… Il appelle les professionnels de moins en moins spécialisés dans le domaine de l’infection Covid-19 pour les aider en fonction des besoins. Avec l’importance de l’épidémie il va y avoir des transferts des territoires les plus touchés vers ceux qui sont les moins surchargées. A Montpellier, on s’attend donc à voir arriver des malades d’autres territoires. On nationalise au lieu de régionaliser.

Ne vous sentiriez-vous pas plus utile en tant que médecin ?

Je vis bien de rester député. Car j’ai un rôle important avec ma double casquette de député-médecin. La voix que je porte a une signification forte, je deviens plus médecin que député on ne remet pas en cause ce que je dis en fonction de mon parti politique. Il existe pourtant une politisation du débat qui me fait un peu peur. Et puis je suis disponible pour le CHU s’ils ont besoin de moi.

Comment continuez-vous à faire votre travail de député ?

Je fais remonter les problèmes de l’hôpital de Montpellier au gouvernement. J’ai alerté sur le manque de masques. On a aussi manqué de tests de dépistage. J’ai au minimum deux fois par semaine le directeur général du CHU. Nous organisons des points très fréquents avec le préfet de l’Hérault où je lui fais part des difficultés. A mon initiative le préfet a mis en place une conférence téléphonique une à deux fois par semaine, de deux heures, où on aborde toutes les questions sanitaires, économiques et logistiques. Ainsi j’ai une vision générale de la préparation et de l’anticipation des mesures à prendre car nous sommes dans une situation qui se rapproche d’une situation de guerre. Je vois les problèmes à résoudre comme, par exemple, La Poste qui ne fonctionne pas, ça isole… comme ma circonscription est très rurale on essaie de maintenir les services de l’état dans des situations qui ne sont pas simples.

Avez-vous des contacts avec des membres du gouvernement ?

Hier j’avais une conférence téléphonique avec une trentaine de députés et le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, car il avait besoin de remontées directes du terrain. Je lui ai fait part de mes échanges de la veille avec le préfet et notamment la fermeture de plusieurs bureaux de poste. C’est un véritable scandale. L’activité a chuté de 60% or il est nécessaire pour les personnes âgées de maintenir le lien avec leur famille, recevoir leurs aides. Les professeurs, qui montrent un esprit de solidarité exemplaire, se débrouillent pour travailler et faire travailler à distance les élèves. Et les bureaux de poste eux ils sont fermés ! Autre problème identifié : la pseudo pénurie alimentaire. Il est vraiment très difficile de faire ses courses soit par « drive » soit il faut faire la queue pendant des heures devant les magasins avec tous les risques que cela comporte alors qu’il n’y a pas de pénurie alimentaire. Il y a de l’incivilité chez certains de nos concitoyens. Les gens ont une angoisse absolue de ne pas avoir ce qu’ils veulent et se ruent dans les magasins ce qui augmente le risque de contamination. Le gouvernement fait ce qu’il peut et il le fait bien.

Décrivez-nous la situation que vous vivez au CHU de Montpellier ?

La situation est contrôlée. Il y a des difficultés d’acheminement des masques ou des surblouses, mais le directeur général du CHU de Montpellier anticipe les problèmes et a créé très tôt une cellule de crise. Elle se réunit très régulièrement et fonctionne très bien. Sa volonté est de travailler sur le groupement hospitalier de territoire pour coordonner les établissements publics et privés du département. Aujourd’hui il n’y a pas de difficultés majeures.

Faut-il massivement dépister la population ?

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a sélectionné Montpellier pour devenir une des dix plateformes françaises qui ont pour vocation à réaliser du dépistage à grande échelle. Nous serons opérationnels dans très peu de temps. Il y a une volonté de dépister massivement en sortie de crise, dans quelques semaines car il faut entre quinze jours et trois semaines pour voir les effets du confinement. Après il faudra connaitre le niveau précis d’immunisation de la population, c’est-à-dire de ceux qui ont eu ou non le virus. Comme pour une vaccination efficace, il faut qu’il y ait un pourcentage élevé de personnes immunisées pour protéger l’ensemble de la population. Ainsi il va falloir connaitre les personnes qui sont immunisées, celles qui sont à risque de contaminer les autres, celles qui n’ont pas eu de Covid-19, celles qui ont besoin d’être protégées et celles qui ont besoin d’être vaccinées. Les premiers résultats de l’efficacité des candidats-vaccins seront connus dans quelques semaines. Après il faudra les tester sur une large échelle voir s’ils protègent et s’ils ne sont pas toxiques. En pharmacie ce ou ces vaccins ne seront pas disponibles avant quelques mois. A la fin du confinement on ne pourra pas déclarer que tout le monde peut sortir sans danger. Il sera très important de ne pas baisser la garde. Ce n’est pas parce qu’on aura levé les conditions de confinement que tout le monde pourra aller et venir sans aucun danger et sans prendre de précautions.

Il y a une pénurie de masques qui se résorbe progressivement est-ce un problème que vous rencontrez ?

Le problème est pour le moment sous contrôle à l’hôpital mais la consommation de masques va croître car le nombre de masques nécessaire est corrélé au nombre de patients à prendre en charge et celui-ci va augmenter. Il faudra que ça suive. Je n’ai pas non plus de remontées de pénurie dans les Ehpad. En revanche ils n’ont que des masques chirurgicaux et pas en très grande quantité. Cette pénurie de masques implique qu’après la crise il faudra produire et sanctuariser certains produits en France.

Plus généralement l’hôpital manque de moyens, le président vient d’annoncer un grand plan d’investissement, mais en tant que député cette fois avez-vous le sentiment d’avoir sous-évalué les problèmes de l’hôpital ?

Nous ne l’avons pas sous-évalué. Beaucoup de besoins ont été pris en compte mais il n’est pas sûr qu’on ait bien évalué les demandes des soignants car le sujet de l’hôpital a été très politisé. A partir du moment où le débat est politisé et où certains syndicats ou collectifs appellent systématiquement à la grève, ils ne sont plus crédibles. J’ai vécu la dégradation de l’hôpital public depuis que je suis interne. Elle ne date pas d’Emmanuel Macron. Elle s’est même aggravée ces dernières années. Quand j’étais chef de service on pleurait pour avoir du matériel afin de prendre en charge les patients. C’était des pleurs ! Quand j’entends Philippe Douste-Blazy qui s’exprime alors qu’il a été à l’œuvre dans la catastrophe de l’hôpital public je dis « qu’il se taise » ! Les mesures prises par Agnès Buzyn, lorsqu’elle occupait le ministère de la Santé, étaient des réponses de long terme, ce qui ne satisfaisait pas à l’urgence de la situation de l’hôpital et de la médecine française en général. Il est indispensable de revaloriser les salaires. Mais le problème de l’hôpital public c’est aussi celui du manque de flexibilité et d’agilité du système. L’hôpital public a peu de capacités d’adaptation. Et on le voit bien aujourd’hui. N’oublions pas que nos hôpitaux et notamment les hôpitaux universitaires ont trois missions principales : la mission d’hospice, celle d’enseignement et enfin celle d’assurer les soins de recours et la médecine de pointe. Injecter des milliards d’euros avec la structuration actuelle ça ne sert à rien!

Le monde médical est divisé sur l’efficacité de la chloroquine, un décret l’autorise pour les patients hospitalisés, quel est votre avis sur ce traitement ?

Je connais la chloroquine pour prévenir le paludisme. L’hydroxychloroquine est aussi utilisée dans des maladies auto-immunes sur lesquelles j’ai beaucoup travaillé. Dans le cadre du Covid-19, le professeur Raoult n’a rien inventé. Il y a eu une première étude en Chine qui montrait qu’on pouvait détruire le virus dans des cellules infectées et avoir un effet clinique éventuel chez les patients. Mais on ne donne pas comme ça un traitement hors AMM (NDLR : autorisation de mise sur le marché). Quand on sort de ces indications c’est sous la responsabilité du médecin qui le prescrit. Dans une étude publiée récemment, le professeur Raoult a administré cette thérapie chez 24 patients tout-venant mais il faut savoir que certains patients sont sortis de l’étude, d’autres sont morts, et n’ont pas été comptabilisés. Il a choisi la charge virale comme critère d’efficacité mais ce n’est pas la même chose qu’une guérison clinique. Ce traitement est possiblement efficace mais nous n’en n’avons pas la preuve scientifique. Le risque est qu’à cause des débats et des polémiques on passe à côté du réel intérêt thérapeutique de l’hydroxychloroquine. L’efficacité de ce traitement pourrait être différent en fonction du stade la maladie. Si on ne fait pas d’études sérieuses on ne saura pas quand et à qui on peut administrer ce traitement avec une réelle efficacité. Le gouvernement a pris la bonne décision en autorisant des essais cliniques en milieu hospitalier et sous la responsabilité d’un collège de médecins.

Vous êtes professeur d’immunologie comment expliquez-vous que les enfants soient porteurs sains du virus ?

Nous verrons qu’en réalité nous sommes très nombreux à être porteurs sains. Les premiers tests, sous toute réserve, donnent des résultats surprenants. 45% de la population serait immunisée or il n’y a pas 45% de la population qui présentent des signes évidents de la maladie. Vous avez pu avoir le Covid-19 avec un léger mal de tête par exemple. C’est le cas pour la quasi-totalité des enfants d’après ce qu’on observe pour le moment. L’explication n’est pas connue avec certitude. Une des hypothèses serait que le virus se fixerait moins bien sur les cellules pulmonaires chez les enfants. Par contre ils sont contaminants et peuvent donc contaminer les adultes de leur entourage.

Quelles leçons peut-on déjà tirer de cette crise ?

Sur le plan médical il faudra réfléchir à une autonomie stratégique de la France dans un certain nombre de domaines. On est en guerre, on est en train d’apprendre car on n’a jamais eu à faire face à une telle catastrophe sanitaire. Ceci aura des conséquences, par exemple, sur l’utilisation des données médicales qui devront être optimisées pour mieux anticiper, modéliser et gérer les crises comme celle-ci. Il y aura aussi des conséquences sur le plan politique et économique. Avec quelques députés nous avons débuté une réflexion sur « l’après », en fonction de nos compétences et de celles des différentes commissions de l’Assemblée. Avec l’état d’urgence sanitaire il y a un gros travail à mener sur le plan des libertés publiques, sur la possibilité de diminuer la liberté d’aller et venir. Avant c’était inenvisageable et pourtant aujourd’hui on l’accepte. Et puis, une fois le gros de la tempête passé, l’opposition va nous tomber dessus. J’espère que cette violence sera contenue et qu’on aura en face de nous des personnes responsables qui se diront peut-être « si on avait été au pouvoir on n’aurait pas fait mieux ». Evidemment, je crains une instabilité politique post-crise. C’est pour cela que nous devons travailler et l’anticiper.

Propos recueillis par Brigitte Boucher