"Le choix de l’hypermédiatisation par le rapporteur a nui à la crédibilité, à la sérénité et à l’impartialité des travaux de la commission", déplore Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) dans son avant-propos au rapport sur l'audiovisuel public. Selon le président de l'instance, la stratégie de Charles Alloncle (UDR) a conduit au "dévoiement de la commission d’enquête pour la transformer en procès individuels et en tribunal politique".
Des regrets, des critiques, et un appel à transformer en profondeur le fonctionnement des commissions d'enquête. Dans son avant-propos au rapport de Charles Alloncle (Union des droites pour la République), publié ce mardi 5 mai, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) prend sa "part de responsabilité" dans la manière dont les travaux de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public se sont déroulés. Et fustige la stratégie du rapporteur durant les travaux de l'instance.
Les interventions de Charles Alloncle, qui a fait le "choix de l'hypermédiatisation", ont pu conduire à des "échanges virulents" avec les personnes entendues, "conduisant nécessairement au dévoiement des auditions qui se sont transformées à de trop nombreuses reprises en règlements de comptes", écrit le député Horizons du Calvados.
Ces approximations volontaires, ces faits instrumentalisés et déformés ont pu contribuer à donner aux Français une perception trompeuse du fonctionnement de l’audiovisuel public. Jérémie Patrier-Leitus, président Horizons de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public
Le président de la commission regrette également la multiplication des interventions médiatiques de son collègue de l'Hérault, dénombrant pas moins de 36 entretiens accordés durant la commission. Ce qui n'est "pas de nature à garantir la sérénité, l’indépendance, l’objectivité et l’impartialité de nos travaux", estime Jérémie Patrier-Leitus.
Avant de critiquer, dans la même veine, l'"utilisation massive" des réseaux sociaux par Charles Alloncle, ce qui a participé à la propagation de "fausses informations" et "perturbé la sérénité des travaux". Et de citer notamment l'allégation du député UDR sur des soi-disant "frais de cocktails" élevés au sein de Radio France durant la crise sanitaire, qui était en fait des dépenses de restauration d'employés mobilisés pour assurer la continuité du service public de l'information.
Citant divers exemples, Jérémie Patrier-Leitus constate une "dérive" et un "dévoiement de la commission d’enquête pour la transformer en procès individuels et en tribunal politique". "La recherche de visibilité peut conduire à des simplifications, voire à des déformations ou pire à des manipulations", déplore-t-il.
Dans son avant-propos, Jérémie Patrier-Leitus met en doute les intentions du groupe présidé par Eric Ciotti, l'Union des droites pour la République, à l'origine de la création de la commission d'enquête. Selon lui, l'UDR - allié du Rassemblement national -, a toujours eu comme objectif de jeter "l'opprobre" sur le service public, afin d'en "justifier la privatisation", et non d'identifier d'éventuels dysfonctionnements pour proposer des pistes d'amélioration. Pour le président de la commission, si Charles Alloncle ne préconise pas de mesure de privatisation de l'audiovisuel public, c'est parce que son rapport "n'assume pas" l'objectif politique de l'UDR.
Au vu des "méthodes utilisées" pendant les auditions, de la lecture du rapport et des déclarations publiques des dirigeants de l’UDR et du RN, l'objectif a cependant bel et bien été de "préparer les esprits à la privatisation de l'audiovisuel public", considère le député du parti d'Edouard Philippe, pointant qu'on "ne cherche pas à sauver un secteur ou une entreprise quand on propose de diminuer son budget de 25 % et d’un milliard d’euros". Ajoutant : "Il eût été préférable que l’UDR soit honnête sur ses intentions."
Et de critiquer les recommandations de Charles Alloncle, qualifiant la fusion de France 2 et France 5 d'"erreur stratégique majeure", celle de Franceinfo et France 24 d'"incohérence de fond", ou encore la nomination des dirigeants de l'audiovisuel public par l'Elysée de "retour en arrière préoccupant".
Au fil des lignes de son avant-propos, Jérémie Patrier-Leitus dresse un bilan sévère du déroulé de la commission d'enquête, "l'une des plus médiatisées et des plus suivies de la Ve République". "De trop nombreux incidents ont émaillé nos travaux et, à plus d’une occasion, empêché un travail serein et respectueux ; invectives, insinuations, accusations sans preuve, menaces, règlements de compte", regrette-t-il, sans hésiter à faire son mea culpa en écrivant qu'il n'a "pas toujours été en mesure de garantir pleinement" le respect des règles du bon fonctionnement de l'instance, "dont certaines ont même été complètement bafouées par le rapporteur et certains membres".
Notre commission n’aura pas toujours donné une image à la hauteur du mandat que nous ont confié les Français. Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission d'enquête sur l'audivoisuel public
A ce titre, le député Horizons estime que la commission d'enquête sur l'audiovisuel public restera comme un "symptôme de l’évolution délétère de notre débat public", "de la polarisation de notre vie politique et plus largement de la spectacularisation de la démocratie où les coups d’éclat, les passes d’armes et la recherche de la lumière médiatique remplacent le travail de fond". Il appelle donc à "engager une réforme en profondeur des commissions d’enquête", "pour en préciser et en revoir les règles de fonctionnement".
Outil majeur du contrôle parlementaire, les commissions d'enquête - leur nombre, les visées politiques voire politiciennes de certaines d'entre elles - avaient déjà fait l'objet d'une réflexion de la part de certains députés l'année dernière.
Le député du Calvados regrette d'autant plus les "dérives" de la commission d'enquête que celle-ci a, selon lui, effectivement permis d'identifier des "dysfonctionnements réels et des manquements réels qui appellent des réponses fermes". Jérémie Patrier-Leitus appelle à donc réformer en profondeur l'audiovisuel public, en garantissant une gestion budgétaire et financière rigoureuse et en assurant le respect des règles de pluralisme, tout en renforçant la transparence.
Les travaux de la commission d'enquête n’ont pas révélé "un système mafieux" ni une quelconque "affaire d’État". Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public
Il délivre en son nom propre 40 recommandations destinées à renforcer le service public de l'audiovisuel parfois identiques, d'autres fois aux antipodes, de celles de Charles Alloncle. Il préconise notamment de "fusionner les entreprises de l’audiovisuel public pour permettre un choc de gouvernance", une mesure un temps défendue par l'ex-ministre de la Culture, Rachida Dati, qui s'était ensuite repliée sur la création d'une holding.
"Seule une fusion de France Télévisions et Radio France permettra un audiovisuel public fort et souverain", considère Jérémie Patrier-Leitus dans Le Figaro ce mardi. Par ailleurs, il propose de "rompre avec l'influence du pouvoir politique sur les nominations", en confiant la nomination des présidents-directeurs généraux des groupes du secteur aux conseils d'administration.
En outre, le président de la commission prône le renforcement de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) en prévoyant, par exemple, une procédure de saisine en urgence du "gendarme de l'audiovisuel", sorte de "référé médiatique". "Disposer d’un audiovisuel public fort, indépendant et souverain n’est pas une option : c’est une exigence démocratique", conclut-il.