Paroles de députés confinés : Valérie Rabault

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le Vendredi 29 mai 2020 à 15:45

​Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Valérie Rabault députée PS du Tarn-et-Garonne et présidente du groupe Socialistes et apparentés de l'Assemblée. 

Valérie Rabault, comment allez-vous?

Ça va, je vous remercie. Jusqu’à présent tout va bien. Nous avons deux députées de notre groupe qui ont été infectées par le coronavirus, Sylvie Tolmont qui va maintenant très bien et Michèle Victory qui récupère. C’est rassurant.

Le Parlement est censé faire la loi et contrôler le gouvernement or vous ne siégez plus à l’Assemblée et vous avez laissé un large pouvoir au gouvernement le temps de l’état d’urgence sanitaire, vous êtes aussi députée de terrain mais vous êtes confinée, comment définiriez-vous votre nouveau rôle de députée ?

Sur le terrain, même si nous sommes confinés, nous sommes des facilitateurs. C’est le terme qui me vient à l’esprit. Les entreprises, les aides-soignants m’appellent pour me signaler une pénurie de masques ou des problèmes liés au chômage partiel. Nous faisons le lien avec les différents responsables (Préfet, Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi, etc.) et veillons au suivi. J’ai, par exemple, une maison de santé pluridisciplinaire qui a besoin de renfort. Dans ce cas cela passe par des discussions avec l’Agence régionale de santé. Voilà pour notre travail de terrain. Sur le plan national, nous avons au sein du groupe trois visio-conférences par semaine ce qui permet d’avoir une vision d’ensemble et d’échanger avec l’ensemble des députés du groupe. A l’issue de cette réunion, je fais un courrier au Premier ministre sur tous les problèmes qui nous sont remontés et qui doivent trouver des solutions nationales. Cela fait partie du contrôle de l’action du gouvernement.

Comment réorganisez-vous le groupe PS ?

La seule chose qui change, c’est que nous organisons, comme je vous l’ai dit, trois visio-conférences par semaine les lundi, mercredi et vendredi, au cours desquelles nous pouvons échanger sur les problèmes rencontrés dans notre circonscription et faire remonter les informations. Par ailleurs, nous continuons à beaucoup échanger, comme avant, sur les boucles de messageries instantanées comme WhatsApp. Je participe également, chaque mardi matin, par téléphone, à la conférence des présidents de l’Assemblée, qui a lieu avant les questions au gouvernement. Tout le monde peut s’exprimer mais c’est un peu plus long que d’habitude. On invente un nouveau mode de fonctionnement !

Tous les députés de votre groupe se sentent-ils utiles ?

Les députés jouent leur rôle. Il est certain que c'est plus fluide dans les départements et les régions où nous sommes en proximité avec la majorité politique. Par exemple, en Occitanie, la présidente de région a lancé une commande de masques, cette réactivité est très positive pour nos territoires.

Certaines pratiques mises en place pendant le confinement pourraient-elle perdurer ?

Je pense que l’usage plus répandu de la visio-conférence pourrait perdurer sur certains sujets. Mais c’est important de se voir donc on ne pourra pas la généraliser.

La mission d’information du suivi du Covid-19 créée par l’Assemblée nationale doit aussi assurer le contrôle parlementaire pendant l’état d’urgence sanitaire, comptez-vous y participer et comment va-t-elle travailler?

Cette mission n’est pas encore ficelée. Et ce n’est pas une commission d’enquête donc elle n’a pas de vrai pouvoir d’investigation, à la différence de la commission d’enquête réclamée par Les Républicains qui aura, si elle est mis en place, un pouvoir de saisie dans les ministères. Nous participerons à l’une et à l’autre. Il faut en savoir plus sur la pénurie de masques ou la doctrine sur les tests de dépistage. Mais aujourd’hui, c’est le temps de l’action. Demain ce sera le temps de l’évaluation. Ce qui compte, pour l’instant, encore une fois, c’est le travail de terrain que je fais, que nous faisons, par téléphone avec l'ensemble des acteurs : le préfet, une aide-soignante, un chef d’entreprise, un boulanger, des médecins, etc. Tous me relaient leurs difficultés et je fais remonter les bugs. La seule chose qui compte c’est de donner une traduction concrète aux mesures qui ont été votées pour faire face à l’épidémie et à ses conséquences.

En tant que membre de la commission des finances que pensez-vous des mesures d’urgence économiques prises par le gouvernement ?

Sur le chômage partiel, je suis d’accord mais, la doctrine n’est pas la même pour tous. Certaines entreprises se le voient refuser. Quant au report de cotisations, j’ai plaidé à l’Assemblée, la semaine dernière, pour un certain nombre d’annulations de cotisations mais, le Premier ministre a dit « on verra après ». Concernant le travail et le BTP on a besoin de modes d’emplois précis. Je ne doute pas que ces mesures seront bientôt complétées. Mon groupe a été force de proposition pour suspendre le jour de carence dans le public pendant la période de l’état d’urgence sanitaire. Après nous avoir dit « non » le gouvernement nous a entendus. Nous avons mis beaucoup de solutions très concrètes sur la table.

Peut-on d’ores et déjà tirer certaines leçons de cette crise?

Non. Ce sera le temps de l'après crise. Après la crise de 2008-2009, j'ai co-écrit en 2010, avec Karine Berger, « les Trente glorieuses sont devant nous ». Dans cet essai, nous réaffirmions la nécessité de garder une souveraineté européenne sur quelques secteurs clés stratégiques. Nous en avions alors identifié quatre : la santé pour laquelle nous proposions une démarche offensive, l’agriculture, les transports et l’énergie. Aujourd'hui, j’ajouterai le numérique. Pour muscler tout cela, nous proposions deux démarches : avoir une capacité à établir des priorités pour arrêter de se disperser, un peu comme Jean Monnet l'avait fait en 1946 en définissant des priorités alors que toute la France était à reconstruire ; et avoir une capacité à faire fonctionner de concert le secteur privé et le secteur public. Je maintiens qu'il y a des secteurs clés pour lesquels on ne peut pas faire l’impasse d'une souveraineté et, dans l'idéal, d'une souveraineté européenne.

Propos recueillis par Brigitte Boucher