​Paroles de députés confinés : Thomas Mesnier

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:44

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Thomas Mesnier, député La République en Marche de la Charente, rapporteur général de la « mission Urgences », urgentiste au centre hospitalier d’Angoulême. 

Thomas Mesnier, comment allez-vous ?

Ça va. Je suis bien occupé par mon mandat de député et mon métier d’urgentiste. J’ai renfilé ma blouse depuis 10 jours. La semaine dernière, j’ai travaillé à plein temps à l’hôpital et je vais rempiler semaine après semaine en fonction de l’évolution sanitaire à Angoulême. Je me suis signalé au directeur du centre hospitalier où j’exerçais avant d’être élu. Nous avions convenu que je viendrai en renfort en cas de besoin. Ici, nous avons ouvert un deuxième service d’urgence, en plus de celui existant, pour soigner les malades du Covid-19.

Avez-vous un message à adresser à la population ?

Le message c’est : « Restez chez vous » qu’on répète depuis plusieurs semaines. Il faut respecter toutes les mesures barrières et rester confiné chez soi. Il faut faire ses courses le moins souvent possible et limiter les déplacements. Par exemple, il ne faut pas aller à la boulangerie tous les jours pour éviter qu’il y ait des morts.

Votre service de réanimation est-il saturé ?

A Angoulême, il y a des cas tous les jours, mais nous ne sommes pas encore dans la vague épidémique. Nous allons voir si le confinement produit son effet. J’avoue que nous avons eu une inquiétude quand on a vu les Parisiens débarquer. Cependant nous ne sommes pas saturés. Nous avons donc pu accueillir deux malades transférés de Mulhouse par convoi sanitaire en réanimation. Malheureusement, nous avons eu les premiers morts à l’hôpital il y a quelques jours et dans une maison de retraite avec une dizaine de décès liés au coronavirus.

Vous êtes urgentiste de profession et vous avez décidé de remettre la blouse blanche, vous sentez-vous plus utile en tant que médecin qu’en tant que député ?

On a besoin de tous les soignants disponibles sur le front. Je ne me suis même pas posé de questions, ça me paraissait évident. Mais on a aussi besoin des élus, de quelqu’un qui fasse le lien avec le terrain et le gouvernement. Je suis d’ailleurs en contact quotidien avec les élus de ma circonscription pour faire le lien avec eux dans leur municipalité. Je combine les deux missions. Cela fait des bonnes journées !

A quoi ressemble votre quotidien ?

Mon quotidien, c’est un temps plein d’urgentiste de 8h30 à 18h30 ou 20h30. Entre 6h et 8h du matin puis, entre 20h30 et 23h le soir, je suis député. Je donne des consignes à mon équipe, je traite des courriers, je lis la presse. Je fais aussi des réunions en audio. Ce matin, j’ai été sollicité par un chef d’entreprise et des commerçants charentais sur les mesures économiques votées au Parlement. J’ai beaucoup de questions qui me remontent par téléphone, mails, Skype, sur le confinement, le rapatriement des Français à l’étranger, l’école à la maison… Je fais le lien avec l’ambassade concernée ou j’alerte sur les facteurs d’inégalités scolaires. Je traite les questions locales avec les administrations charentaises, la préfète, l’Agence régionale de santé, etc. Pour le national je passe en direct avec les ministres ou leur cabinet. Au niveau du groupe parlementaire deux députés référents centralisent les demandes. A l’hôpital je dois traiter les malades atteints du Covid-19 mais pas seulement. Le coronavirus n’a pas éliminé les autres maladies comme les infarctus, les AVC… qui nécessitent de se rendre aux urgences.

Quels sont les problèmes que vous rencontrez à l’hôpital ?

Ce sont d’abord des difficultés d’organisation. Les consignes du jour ne sont pas forcément celles de la veille. Il faut s’adapter de façon permanente. Cela change les filières de soin. Des généralistes appellent, car ils ont besoin de tel ou tel examen, mais on a réorganisé les choses avec le plan blanc. Toutes les interventions chirurgicales qui ont pu être repoussées l’ont été ce qui nous permet d’avoir de la place pour accueillir les malades du coronavirus.

Etes-vous approvisionné en masques ?

Nous avons chacun suffisamment de masques chirurgicaux. Nous en avons besoin de deux par jour. En revanche il n’y a pas beaucoup de masques FFP2. Nous disposons aussi de surblouses et de gel hydroalcoolique mais on se rationne. On a développé un système D pour se resservir d’un certain nombre de matériels et pour en assurer une durée de vie plus longue. En revanche, nous constatons des difficultés dans les Ehpad mais, il y a eu un grand élan de solidarité. Les entreprises ont donné leur stock de masques pour approvisionner les soignants et les médecins libéraux. Les moyens sont d’abord mis dans l’Est et en Ile-de-France qui sont au cœur de la crise.

Pensez-vous qu’il faut dépister la population ?

Nous disposons de peu de tests mais, j’ai fait passer le message qu’on avait besoin d’être réapprovisionné. Nous le serons très bientôt. Aujourd’hui seuls les soignants, les personnels hospitaliers, les résidents en Ehpad et les patients fragiles sont testés. La nouvelle doctrine de l’OMS est de dépister tout le monde mais, on voit des formes évidentes de coronavirus, qu’on ait un test ou pas, ça ne va pas changer grand-chose. Est-ce une absolue nécessité ? on suivra les recommandations. Le ministre de la Santé, Olivier Véran, fait ce qu’il faut en commandant des tests supplémentaires.

Etes-vous favorable à la généralisation du traitement à base de chloroquine ?

Il faut se calmer et arrêter l’hystérie avec la chloroquine. J’espère que le professeur Raoult a raison mais il faut savoir prouver que ça marche. L’essai du professeur Raoult qui a été réalisé sur 24 personnes ne prouve pas que ça marche car l’échantillon est trop petit. Mal utilisée, la chloroquine peut faire beaucoup de dégâts. C’est bien d’accélérer la procédure et de faire des études plus larges pour avoir un grand nombre de patients étudiés dans les règles de l’art de la recherche médicale. En l’absence d’études scientifiques solides, il ne faut surtout pas faire n’importe quoi. Cela irait contre toutes les règles éthiques qu’on doit respecter pour la sécurité des Français.

Vous avez piloté la « mission Urgences » pour le gouvernement, quand vous voyez la situation aujourd’hui pensez-vous qu’il aurait fallu faire plus ?

Ce que je vois, quand je renfile ma blouse, c’est qu’il n’y a pas assez de choses qui ont changé depuis bientôt trois ans. Certaines mesures qui ont été votées ne sont pas encore effectives. Les préconisations que j’ai pu faire et pour lesquelles je n’avais pas eu les arbitrages financiers, restent un problème. Il faudra tirer les conséquences de tout cela. Je serai attentif aux annonces du président de la République sur l’hôpital. Il faudra des réalisations concrètes dans l’après-crise.

Le Président a annoncé un plan d’investissement massif pour l’hôpital est-ce uniquement une question d’argent ?

Il y a une question de moyens humains et financiers. Il faut d’abord reconnaître les soignants à leur juste valeur. A la reconnaissance salariale doit s’ajouter la reconnaissance du statut de professions comme les ambulanciers, les manipulateurs radio… On l’a assez dit ces derniers mois. Il y aussi un problème d’organisation. Là où ça fonctionne le mieux aujourd’hui, c’est là où c’était déjà le mieux organisé. Ceux qui sont mal organisés subissent la crise de plein fouet. Il faudra comparer les systèmes. Nous avions soulevé le sujet des Ehpad, en grande difficulté, avec la loi qui était en préparation sur le grand âge et l’autonomie. Dans ce domaine-là, comme dans d’autres, il faudra être au rendez-vous.

Pour vous, que faudra-t-il absolument changer sur le plan sanitaire après cette crise ?

Il est encore trop tôt pour le dire finement. Ce qu’on a déjà fait allait dans le bon sens avec la loi santé mais, elle est loin d’être mise en œuvre parce que cela prend du temps. Et il faudra poursuivre en allant plus loin, plus vite et en mettant davantage de moyens. On a un grand déficit de soignants, de docteurs, de professionnels du grand âge, qu’il faudra régler mais, là encore, prend du temps car il faut un temps de formation. On a des besoins colossaux. Le diagnostic posé par l’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn, au début du quinquennat, va dans le bon sens mais il faut aller plus loin dans la mise en œuvre et avec encore plus de moyens. Pour le reste, il faut d’abord passer la crise et nous verrons après.

Propos recueillis par Brigitte Boucher