​Paroles de députés confinés : Philippe Vigier

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:43

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Philippe Vigier, député d’Eure-et-Loir, co-président du groupe Libertés et Territoires de l’Assemblée et biologiste

Philippe Vigier, comment allez-vous?

Ça va très bien. J’ai la chance de ne pas être malade. J’ai repris une grande partie de mon activité de biologiste tout en étant député, car nous connaissons une double crise sanitaire et économique violente.

Quelle organisation avez-vous mise en place pour gérer votre groupe parlementaire à distance ?

Nous faisons toutes les semaines une à plusieurs réunions téléphoniques pour définir les questions au gouvernement et échanger sur l’actualité parlementaire. Nous avons beaucoup de discussions en cours sur la mission d’information. Nous échangeons via une boucle Telegram sur toutes les questions qui nous sont posées. Il y a un dialogue permanent. Tout passe par les réseaux sociaux, les visioconférences. J’ai participé ainsi aux réunions de la mission d’information sur le Covid-19. C’est moderne, on peut rester actif, quand on a la chance de ne pas subir la fracture numérique, mais ce n’est pas la même réactivité que celle que l’on peut avoir en face à face.

Comment exercez-vous votre travail de député en étant confiné ?

Sur le plan sanitaire j’ai mis en place, avec la communauté territoriale de professionnels de santé, des centres d’accueil et d’orientation pour que les gens qui ne se sentent pas bien soient accueillis. Il y a quatre niveaux de prise en charge en fonction de la gravité. Si le cas est très grave, nous avons une ligne directe avec le SMUR (NDLR : service mobile d’urgence et de réanimation) pour ne pas surcharger les urgences. Il y a cinq professionnels par centre : des médecins, des infirmières, des pédicures, des orthophonistes, etc. Cinq-cents personnes ont déjà été prises en charge. Depuis quelques jours, on prélève des Covid-19 dans des centres d’accueil avec des tests directs par prélèvement nasal. Bientôt, je pourrai dépister dans mon laboratoire. J’ai de quoi faire les prélèvements mais j’attends encore les réactifs. Tout à l’heure, j’irai faire le tour des commerçants qui sont ouverts pour voir quelles difficultés ils rencontrent. Je vois également ceux qui sont fermés. Ils me parlent notamment de leurs problèmes de prêts bancaires. Les agriculteurs s’inquiètent du manque de débouchés pour la vente de leurs produits. J’ai mis en place un drive sécurisé pour eux, afin de préserver une partie de l’activité économique. Je relaye les informations gouvernementales et je repère les trous dans la raquette. Pour l’heure le confinement est respecté. Il n’y a personne dehors. On se croirait dans le film avec Jean-Paul Belmondo « Peur sur la ville ».

Quelles sont les questions qui vous sont régulièrement posées ?

Il y a d’abord une anxiété très forte des gens car on ne sait pas quand va s’arrêter le confinement. Mais les questions qui reviennent le plus, portent sur la façon dont on va sortir de ce confinement, car il y a beaucoup d’incompréhension. Nos concitoyens entendent qu’on va tester tout le monde à la sortie et se demandent si on en sera capable. Il est difficile de faire comprendre que nous n’avons pas encore les tests. Le télétravail est salué, mais les gens nous disent que c’est aussi une double journée avec les enfants. Je porte une attention particulière aux Ehpad qui manquaient de gel hydroalcoolique. Grâce à une entreprise de cosmétiques de ma circonscription, on en a fabriqué 21 000 litres. Les transporteurs sont venus le livrer gratuitement, il y a une semaine. Les Français sont généreux. Enfin la question de la garde des enfants de soignants est posée. Un accueil a été mis en place du lundi au samedi et pendant les vacances. Je suis aussi interpellé sur la fermeture de la Poste, la plus proche est à douze kilomètres. Je crains des tensions sur les distributeurs.

Comment faites-vous remonter les informations ?

Nous avons écrit au Premier ministre et aux différents ministres sur des problématiques sanitaires, sociales et économiques qui nous remontent. Un des derniers courriers alertait sur les problèmes des pays comme l’Afrique, ainsi que les pays avec lesquels nous avons des coopérations. Il faut une action commune sur le plan diplomatique et sanitaire. Nous avons aussi écrit à Edouard Philippe sur les stratégies de sortie du confinement, sur le chômage partiel et sur la question des assurances car la notion de crise sanitaire n’est pas prise en compte dans les critères de pertes d’exploitation des entreprises. Dans le BTP nous avons signalé les conditions de sécurité sanitaire des salariés pour garantir une continuité économique.

Vous êtes biologiste de formation en quoi est-ce utile dans cette crise ?

Le lundi matin j’ai toujours été au laboratoire. Je fais des prises de sang. Je reçois les malades chroniques. Ma formation me permet de mieux comprendre ce qu’il faut faire. Cela m’a aidé à mettre en place de centres Covid-19 pour les prélèvements. Je sais qui est concerné. J’ai aussi été membre de la commission parlementaire sur la manière dont a été programmée, expliquée et gérée la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1) menée par Roselyne Bachelot lorsqu’elle était ministre de la Santé. En 1983, j’ai travaillé sur le Sida. Je pense qu’il faudra faire du dépistage de masse, le plus large possible, car seuls ceux qui auront des anticorps, qui auront eu la maladie, pourront aller au contact d’autres personnes. Il nous manque des tests sérologiques. Mais nous sommes prêts à les faire.

Quel est votre avis sur la chloroquine ?

Il y a des tests en cours. Les patients testés l’ont été au début de la maladie, donc on ne sait pas si, avec un placebo, on aurait obtenu le même résultat. Si j’étais malade et que je n’avais pas d’autre espoir je tenterais peut-être, mais il faut être prudent. Il faut faire des investigations suffisamment larges. La médecine ce n’est pas la roulette russe !

Que pensez-vous de la gestion sanitaire de la crise : masques, tests, anticipation ?

Cela commence à se régulariser. Au début, il n’y avait pas les quantités suffisantes en masques, en gel hydroalcoolique, en surblouses, mais ça s’améliore. Cette crise met en lumière de très gros problèmes de logistique.

Vous êtes membre de la mission d’information sur le Covid-19, vous avez auditionné mercredi dernier le Premier ministre et le ministre de la Santé. Pensez-vous que cette mission sera utile ?

Nous sommes 31, c’est pléthore ! S’il peut n’y avoir qu’une seule commission d’enquête, c’est mieux, à condition qu’on puisse poser toutes les questions. Mais il faut être raisonnable et responsable ce n’est pas le moment de polémiquer. On les posera plus tard, car nous n’avons pas satisfaction sur tous les sujets. J’ai participé à l’audition du Premier ministre où j’ai demandé pourquoi le confinement n’était pas observé dans les banlieues, pourquoi les morts n’étaient pas comptabilisés dans les Ehpad, quelle était leur stratégie sur la sérologie… Ce n’est pas un mauvais procès. Sur les lits en réanimation, le boulot a été fait. Le ministre de la Santé est très opérationnel.

Quelles décisions politiques, ou d’ordre économique, faudra-t-il absolument prendre après cette crise ?

Nous allons travailler sur un plan de transformation économique du pays qui intègre la transition écologique dans le sens positif du terme. Nous devons être en capacité de faire face à une nouvelle crise sanitaire, car elles sont cycliques On l’a vu avec le SRAS, le H1N1 et maintenant avec le Covid-19. Il nous faut un outil industriel et sanitaire. Il faut rhabiller l’hôpital public en bras et mieux rémunérer les personnels de santé. Il faut aider les commerçants et les artisans qui sont les victimes collatérales de cette maladie. Sur le plan industriel et économique ce n’est pas un plan d’urgence mais de transformation qu’il nous faut. Cela va nous coûter 100 milliards ! Nous devons être capable d’avoir une stratégie coordonnée au niveau européen. La mondialisation a des limites.

Propos recueillis par Brigitte Boucher