Paroles de députés confinés : Martine Wonner

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le Vendredi 29 mai 2020 à 15:42

​Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Martine Wonner, député La République en Marche du Bas-Rhin, médecin psychiatre. 

Martine Wonner, comment allez-vous ?

Je vais très bien personnellement. Mon entourage très proche se porte bien également. J'ai une maman très âgée, qui a une maladie chronique qui me préoccupe alors j'ai redoublé le confinement pour elle et j'ai interdit le passage des infirmiers libéraux avec leur accord car ces derniers n'avaient que très peu de protections et sont en contact permanent avec d'autres patients infectés. Je surveille qu'il ne lui manque rien et mon beau-père se charge de faire les courses. Sur le plan psychique je suis très préoccupée par la situation qui perdure dans le Grand Est. C'est une région qui a été extrêmement touchée, avant tout le monde, à cause du cluster de Mulhouse. Nous sommes dans un effet plateau à l'hôpital mais la situation est très préoccupante dans les Ehpad. Je suis également soucieuse de l'état de santé des soignants, plus de 600 soignants testés positifs à l'hôpital de Strasbourg, qui sont en première ligne trop souvent sans protection.

Le Grand Est a été particulièrement touché par l'épidémie quelle est la situation dans votre circonscription ?

Dans ma circonscription, j'ai soixante communes rurales et deux villes qui touchent Strasbourg. Je suis en lien étroit avec la structure médico-sociale pour les personnes dans les Ehpad, en situation de handicap et les résidences seniors. Beaucoup sont décédées. Avec le confinement drastique, la situation semble être stabilisée. Les infirmiers libéraux me disent néanmoins qu'il y a beaucoup de décès à domicile de personnes âgées qui ne sont pas testées avant ou post mortem. On constate donc une surmortalité que l'on peut appliquer au Covid-19. Les professionnels libéraux, médecins infirmiers étaient, il y a encore une dizaine de jours, en grande difficulté par manque de masques et de surblouses. J'ai fait le point avec les pharmacies, ils ont depuis été abondés, essentiellement par les commandes des collectivités territoriales. L'Etat a mis beaucoup de temps à pouvoir approvisionner en masques, pour autant, maintenant, ils ont des stocks suffisants pour les soignants mais pas pour les citoyens à qui on ne peut pas en vendre. Il y a une réelle incompréhension de la part des gens qui sont pourtant très disciplinés et qui ne comprennent pas de ne pas pouvoir se fournir de masques pour faire leurs courses.

Vous vous êtes proposée pour aider pendant la crise car vous êtes psychiatre de formation. Comment conciliez-vous cette activité avec votre rôle de députée ?

Dès le début je m'étais inscrite sur la réserve sanitaire de Santé Publique France car je suis une des référentes. Je me suis rapprochée de la cellule d'urgence psychologique qui a créé deux plateformes pour les soignants et les patients. Je suis à l'écoute tous les jours des soignants le matin ou l'après-midi. C'est de l'écoute active qui me permet de mettre un arrêt de travail ou de prescrire si besoin. L'idée n'est pas de se substituer au médecin généraliste. Je peux vous dire que ce que vivent les soignants est très difficile. On va rentrer dans une phase de psycho trauma qui ne sera pas réglée le 11 mai. Les gens seront contents d'être déconfinés mais il y a tellement d'angoisse exprimée, il y a eu beaucoup de malades chez les soignants, ils ont pu contaminer des personnes de leur famille ou ils ont eu peur de le faire donc, il y a une charge mentale très intense et cela mettra du temps à évoluer. On entend nos ministres parler de la reprise de l’activité, c'est extrêmement important, mais il ne faudra pas relancer la machine trop vite sans protéger nos salariés par des cadences insupportables. Il faudra leur permettre d'avoir des zones tampons, des espaces tiers pour parler de ce qu'ils ont vécu. En tant que députée, je vais tous les jours à ma permanence même si je ne reçois pas de public sauf exception. J'ai été très très active pour rapatrier des ressortissants alsaciens. Nous en avions 36 du Haut-Rhin ou du Bas-Rhin, coincés au Cambodge, et un en Nouvelle Zélande. Ce dernier est rentré, sur le groupe des 36 alsaciens les derniers sont en train de rentrer également après avoir été testés négatifs sauf un encore testé positif qui se trouve toujours là-bas. Je suis en lien quotidien avec l'ambassadrice du Cambodge.

La date du déconfinement progressif est prévue à partir du 11 mai. Etait-il important d’annoncer une date pour permettre aux gens de vivre mieux le confinement et craignez-vous des troubles psychologiques plus importants au sortir du confinement ?

Les troubles psychologiques existent déjà. Cette date du 11 mai, on ne sait pas encore trop à quoi elle correspond et on a pas encore de tests à grande échelle. Dans les quinze jours le Conseil scientifique nous éclairera, mais c'était peut-être un peu prématuré alors qu'il manque encore tout le support de la méthode de déconfinement. En Allemagne, proche de ma circonscription, il y a des tests à très grande échelle, les gens testés positifs continuent d'être confinés et, petit à petit, on déconfine pour relancer l'activité. Ce qui inquiète beaucoup, c'est le sujet des écoles. Je suis submergée de mails de personnes qui ne veulent pas remettre leurs enfants à l'école ou qui se demandent comment ça va se passer. Les rectorats y travaillent. Je ne suis pas sûre que cette date a eu le mérite de rassurer. Jusqu'à présent l'Ordre national des médecins s'est prononcé contre cette date pour la réouverture des écoles. Avec les beaux jours les gens piaffent d'impatience de sortir, mais ils sont extrêmement raisonnables et respectueux. Les gendarmes me disent que 99% des personnes contrôlées ont leur autorisation de sortie horodatée. Il faut attendre encore quatre semaines, mais ce n'est pas tant d'attendre que de se dire est-ce que j'ai attrapé le virus ? Est-ce que je suis protégé ou pas ? Il y a une véritable attente autour des tests et des masques.

Vous êtes à l'initiative du collectif "Laissons les prescrire" et d'une pétition pour l'assouplissement des conditions pour recourir à l'hydroxychloroquine. Cela ne va-t-il pas à l’encontre des règles éthique de la médecine?

Je suis la première à défendre les règles éthiques et les essais thérapeutiques, et, la France n'a pas à rougir de sa médecine et de sa recherche clinique. Il ne faut pas confondre le temps de la recherche et le temps du soin. Dans une période tout à fait exceptionnelle il est de la première responsabilité d'un médecin, face à un patient qui a des signes de Covid-19, de lui proposer un traitement qui ne soit pas uniquement du paracétamol. On a suffisamment de recul avec les études européennes, internationales et de l'institut de Marseille pour dire qu'il y a un intérêt majeur d'associer l'hydroxychloroquine avec des antibiotiques. Il y a un effet réel de cette association entre l'hydroxychloroquine et l'azithromycine quand le médecin prend toutes les précautions de l'évaluation d'une éventuelle pathologie cardiaque sous-jacente, car l'hydroxychloroquine peut très occasionnellement entraîner des troubles cardiaques. C'est une erreur de ne pas le proposer aux personnes positives. Il faut tester la personne, lui faire des électrocardiogrammes réguliers et s'il n'y a pas de contre-indications, prescrire, pour éviter l'hospitalisation. J'ai discuté avec beaucoup de confrères qui étaient en première ligne dans le Grand Est sans protection. Ils ont été infectés, ont pris tout de suite ce traitement et, au bout de 48h, ils sont devenus négatifs. Cela a fait descendre la charge virale et leur a permis de revenir soigner les patients sans être contagieux. Si ce traitement permet de sauver une vie il ne faut pas le négliger et donc, ne pas le réserver qu'aux cas très graves. Pour moi c'est une faute grave.

Vous avez participé à l'initiative de Matthieu Orphelin, Paula Fortezza et Aurélien Taché pour consulter les Français sur le monde d'après. Comment l'imaginez-vous ?

Je l'imagine très différent. Pour être à l'écoute des citoyens, des élus locaux. Tous se posent des questions sur notre mode de vie avec le consumérisme habituel. Ce que je porte avec les élus locaux ce sont les circuits courts. J'ai de merveilleux producteurs dans ma circonscription et je vois que les ventes directes à la ferme fonctionnent très bien. Les ventes auprès de la restauration collective ont diminué, par contre les agriculteurs ont beaucoup plus de clients qui viennent chercher des produits frais. Ils retrouvent cette satisfaction de vivre autrement. Il faudra donner toute leur place à la production locale et au développement durable, notamment par l’intermédiaire des TPE et PME. Je n'aime pas trop les poncifs de type Green Deal, mais ça fait partie des préoccupations. Dans ma circonscription le grand contournement ouest, est arrêté, c'était un de mes combats. Il faut se reposer la question de cette autoroute monstrueuse du nord au sud de l'Europe où transiteraient les camions. Est-ce vraiment cela que nous souhaitons pour demain ? Mes concitoyens me disent que non.

Propos recueillis par Brigitte Bouche