Paroles de députés confinés : Laurianne Rossi

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:42

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Laurianne Rossi, députée La République en Marche des Hauts-de-Seine, Questeure de l’Assemblée.  

Laurianne Rossi, comment allez-vous ?

Je vais bien, je vous remercie. Mon entourage et mes proches aussi se portent bien. Je respecte strictement les consignes de confinement. Je ne sors qu’une fois par semaine pour faire mes courses. Je fais également un aller et retour dans la semaine au Palais Bourbon pour signer, en tant que questeure de l’Assemblée, les documents qui permettent à l’institution de continuer à fonctionner. La charge de travail n’a pas diminué, mais ce temps du confinement qui nous est imposé me permet de profiter davantage de mes proches, de faire un peu de sport, de prendre le temps de la lecture et de la réflexion. J’ai conscience que cette période est difficile à vivre pour beaucoup de Français, notamment ceux qui vivent à plusieurs dans des petits logements, mais je crois que cette période est aussi une opportunité de ralentir et d’échanger avec les autres, de faire une pause dans cette société de communication et d’accélération permanente.

Comment exercez-vous votre mandat de députée alors que vous êtes confinée ?

Les journées sont assez rythmées et très denses. Il y a prioritairement les urgences de la circonscription à gérer, les sollicitations de la part des habitants, des associations, des commerces, entreprises. Mon rôle est d’informer, d’aider, d’accompagner et de rassurer. J’organise un point téléphonique chaque semaine avec tous les acteurs de mon département, élus locaux, administrations, Ehpad, forces de police, pour avoir une visibilité réelle de la crise dans les Hauts-de-Seine. Nous échangeons également beaucoup en visioconférence avec les députés de mon département. Parallèlement le travail parlementaire continue et c’est essentiel. L’activité à l’Assemblée s’est poursuivie avec le vote de l’état d’urgence sanitaire et le travail de contrôle continue par le biais des questions au gouvernement mais aussi des travaux de ma commission et de la mission d’information sur le Covid-19. Nous tenons également de nombreuses réunions à distance avec les députés du groupe parlementaire La République en Marche, avec les cabinets ministériels ou les ministres pour faire remonter les points d’alerte et les angles morts des dispositifs de soutien exceptionnels qui ont été mis en place. Nous avons ce rôle de vigie par rapport à ce qui se passe dans nos territoires, et nous ne nous privons pas de faire remonter des difficultés pour les entreprises, leurs salariés, les personnes les plus précaires.

Comment faites-vous remonter les informations ?

Je le fais lors des nombreuses réunions que nous organisons et par mails aux cabinets des ministres ou aux ministres eux-mêmes qui sont très réactifs malgré leur charge de travail, ou par questions écrites. Nous parvenons de manière collective à faire bouger les lignes comme sur l’abaissement, à 50%, du seuil pour les entreprises qui peuvent bénéficier du fonds de solidarité de 1500 euros ou pour l’interdiction du versement des dividendes aux entreprises qui bénéficieraient des aides de l’Etat. Nous sommes également mobilisés pour que les assureurs participent au fonds de soutien puisque l’état de catastrophe sanitaire n’est pas reconnu. Je me suis également engagée avec une centaine de députés pour protéger le secteur touristique, compagnies aériennes, agences de voyage et consommateurs. Notre rôle est d’informer sur toutes les mesures de soutien, mais aussi de corriger parfois les dispositifs, d’une ampleur exceptionnelle.

Comment exercez-vous votre travail spécifique de questeure ?

Le collège des trois questeurs de l’Assemblée nationale continue à se réunir chaque semaine, en visioconférence. Il a fallu d’abord réagir très vite pour protéger les députés et le personnel de l’Assemblée compte tenu des nombreux cas de coronavirus. Nous avons pris des mesures d’urgence avec le président Richard Ferrand pour adapter le fonctionnement de l’Assemblée et mettre en place une organisation nouvelle pour les députés et les collaborateurs dans un contexte de confinement inédit. Je tiens d’ailleurs à remercier le personnel de l’institution qui permet, depuis le début de cette crise, la poursuite de nos travaux, qu’il s’agisse de l’examen des textes sur l’état d’urgence sanitaire et les séances de questions au gouvernement chaque semaine ou encore de la mise en place des outils numériques nécessaires à nos travaux. C’est crucial pour la continuité des travaux du Parlement et c’est essentiel, en temps de crise, que la démocratie parlementaire puisse continuer à vivre et pas seulement de manière virtuelle. Les questeurs sont à la tâche, avec les services, pour permettre à chaque député et collaborateur de pouvoir travailler à distance, avec tout le soutien logistique que cela implique.

Les travaux de rénovation du Palais Bourbon, notamment le toit et la verrière de l'hémicycle, sont reportés a dit Richard Ferrand en conférence des présidents la semaine dernière. L’Assemblée va-t-elle siéger cet été ?

Il appartient à la conférence des présidents de se prononcer sur l’ordre du jour de nos travaux. Elle a d’ores et déjà annoncé que l’Assemblée pourrait être appelée à siéger au cours de l’été. Le Président de l’Assemblée et les questeurs préciseront très prochainement ce qu’il advient pour les chantiers en cours et à venir au Palais Bourbon, notamment celui de la toiture de l’hémicycle qui est en mauvais état. De nombreux chantiers étaient programmés, il nous faut anticiper la suite.

Quand l’Assemblée pourra-telle reprendre un fonctionnement normal ?

L’Assemblée continue à travailler différemment. On ne peut pas se réunir tous ensemble, mais notre travail de contrôle de l’action de l’exécutif se poursuit activement. Les réunions de commission se tiennent par visioconférence avec une publicité des débats. Les questions au gouvernement et la mission d’information nous réunissent chaque semaine. Il est encore trop tôt pour dire quand l’Assemblée pourra reprendre un fonctionnement normal. Les députés comme l’ensemble des Français respectent les consignes et, dès que le confinement sera levé, les travaux pourront reprendre progressivement.

Le fonctionnement actuel permet-il à votre institution de jouer pleinement son rôle ?

Notre fonction de suivi et de contrôle est plus que jamais d’actualité et elle est impérative. En temps de crise, la démocratie peut être fragilisée, le contrôle de l’action de l’exécutif est d’autant plus important. C’est le but de la mission d’information sur la gestion de la crise du Covid-19. Le travail de chaque commission se poursuit également. Ces travaux sont essentiels à la vie démocratique de notre pays. Si les échanges sont virtuels sur la forme, ils ne sont pas virtuels sur le fond. En revanche, la visioconférence ne pourra pas remplacer les débats vifs et spontanés que nous avons dans l’hémicycle, on ne peut pas se passer de débats parlementaires.

Vous avez co-signé l’appel de Matthieu Orphelin, Paula Fortezza, et Aurélien Taché qui ont lancé une consultation citoyenne sur le monde d’après pourquoi ?

Les députés ont à gérer deux temporalités : celle de l’urgence pour aider ceux qui sont en première ligne contre l’épidémie ainsi que nos concitoyens ; et celle de la réflexion autour de l’après crise que l’on doit commencer à imaginer. Il nous faudra regarder ce qui n’a pas bien fonctionné et commencer à penser le changement de modèle économique, social et écologique. Pour cela, toutes les contributions seront utiles. C’est pourquoi j’ai apporté mon soutien à cette plateforme citoyenne. La société civile, nos concitoyens, les ONG doivent pouvoir participer et il faut se nourrir de toutes ces contributions transpartisanes. Le Parlement est ouvert. Tout ce qui peut créer du débat public et recueillir des suggestions est bienvenu.

Cette démarche n’a-t-elle pas été perçue par certains comme un sujet de division ?

C’est une démarche complémentaire et non pas concurrente des autres démarches auxquelles je participerai au sein de mon groupe parlementaire et de La République en Marche. Tout le monde y prendra sa part et les contributions qui se veulent hors partis politiques sont aussi importantes.

Quelles sont vos réflexions sur le monde d’après ?

La réflexion doit être menée collectivement. Il nous faudra repenser notre modèle social, économique et écologique. Retrouver une souveraineté industrielle, sanitaire, alimentaire, en relocalisant la production de certains biens primaires. Cette crise nous interroge profondément sur nos modes de vie, de déplacement, nos mécanismes de solidarité. Ils doivent être repensés à l’échelle nationale et européenne. Il nous faudra penser ensemble la transformation du système de santé et tenir la parole qui a été donnée aux soignants, mais aussi aux professeurs et à tous ces Français en première ligne et qui permettent à notre pays de fonctionner. Nous voyons des solidarités nouvelles et des initiatives citoyennes formidables émerger de cette crise. Il faudra les préserver.

Propos recueillis par Brigitte Boucher