Paroles de députés confinés : Aurore Bergé

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:44

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Aurore Bergé, députée La République en Marche des Yvelines et porte-parole de La République en Marche. 

Aurore Bergé, comment allez-vous ?

Je vais bien parce que j’ai la chance de ne pas avoir été touchée par le virus. Personne n’a été infecté dans ma famille, ni parmi mes proches. Grâce à cela, j’ai l’impression d’aller bien.

Plusieurs députés, ainsi que le ministre de la Culture, Franck Riester, ont été infectés par le Coronavirus à la commission des affaires culturelles de l’Assemblée, dont vous êtes membre. Comment vont-ils ?

Notre commission a été une sorte de cluster à l’Assemblée nationale. Beaucoup de députés ont effectivement été contaminés, ainsi que le ministre et son cabinet. Cela s’explique par la promiscuité qui a été la nôtre pendant une semaine, lors de l’examen du projet de loi sur l’audiovisuel en commission. Nous avons un cas grave. Il s’agit d’un député qui a été hospitalisé. Il est sorti du coma récemment mais, il est toujours en réanimation. Nous sommes un peu rassurés. Et surtout très attentifs. Nous prenons quotidiennement des nouvelles auprès de ses proches. Depuis début mars, c’est le cas le plus sévère au sein de l’Assemblée.

Comment exercez-vous vote rôle de député alors que vous êtes confinée ?

De fait, à distance ! C’est contre-nature pour nous de ne pas être au contact des Français mais, nous sommes davantage disponibles. Paradoxalement, le travail en circonscription a pris le dessus. Depuis que je suis confinée, je suis devenue une boîte à outils pour les artisans, les commerçants, les chefs d’entreprise de ma circonscription, avec pour objectifs d’expliquer les mesures prises par le gouvernement et d’accompagner leur mise en œuvre. Je suis aussi une courroie de transmission vis-à-vis de l’exécutif. J’alerte sur les angles morts ou sur des dispositifs qui ne me semblent pas assez puissants. Par exemple, pour le fonds de solidarité, les députés de la majorité ont massivement fait remonter qu’il fallait prendre en compte la baisse de 50% du chiffre d’affaires des petites entreprises et non 70% comme initialement prévu. Le gouvernement a accepté de modifier ce dispositif. J’essaie aussi de rendre les situations moins tendues dans les Ehpad et de faciliter la vie des personnes âgées ou en situation de handicap. Depuis que je suis confinée, je me suis déplacée une fois, dans des circonstances exceptionnelles, pour récupérer du matériel (masques, blouses, surblouses) auprès des entreprises de ma circonscription et les redistribuer. Cela sort un peu du cadre habituel.

Comment faites-vous remonter les informations ?

Nous avons des boucles de conversation sur Telegram entre parlementaires. Une boucle les questions concernant les entreprises et l’emploi et une autre sur la santé, l’éducation et la culture. Cela nous permet d’identifier les sujets qui reviennent le plus souvent et de les faire remonter. Nous avons deux émissaires qui font le lien avec le gouvernement ce qui évite d’interpeller trop souvent et pour la même chose les cabinets des ministres. Pour les questions liées à la culture et à l’audiovisuel, mes collègues députés me contactent et je fais l’interface avec Matignon, l’Elysée ou le ministère.

Quelle sont les questions les plus fréquemment posées ?

Les questions sanitaires sont bien sûr une préoccupation majeure. Les Français s’interrogent sur la sortie du confinement. Pourquoi a-t-il été mis en place ? A quelle date va-t-on en sortir ? Il y aussi des questions de parents d’élèves. Quand enfants retourneront ils à l’école ? Le BAC se fera-t-il en contrôle continu ? Enfin, il y a des questions économiques qui viennent principalement d’entreprises de petites tailles, d’artisans ou de commerçants, qui sont plus fragiles en matière de trésorerie. Les chocolatiers de ma circonscription m’interpellent avec inquiétude car les fêtes de Pâques représentent entre 25% et 40% de leur chiffre d’affaires or, à cause du confinement ils ont très peur de mettre la clé sous la porte. J’essaie de les accompagner. La priorité revient aux décisions sanitaires. Ensuite, le plus difficile consiste à prendre les mesures nécessaires pour que les secteurs économiques essentiels puissent continuer à fonctionner sans risque pour la santé.

Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Ce qui me manque le plus c’est le contact avec les gens. Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi d’être élue. Ce qui me manque c’est de ne pas avoir de rendez-vous en circonscription avec les Français, de ne pas pouvoir aller visiter les entreprises et les associations. Enfin, ce qui me manque c’est l’Assemblée. Je reste très en lien avec les collègues en audio ou en visio-conférence, avec les boucles de messageries aussi, mais ça ne remplacera jamais le contact direct. Nous avons une organisation tellement inhabituelle et contre-nature, qu’elle en est déstabilisante. Heureusement, nous organisons des visio-conférence chacun dans notre commission. J’ai vu Frédérique Vidal et je vais bientôt voir Jean-Michel Blanquer. Nous avons même organisé notre première réunion de groupe, que nous tenons habituellement le mardi matin, ce vendredi, de façon dématérialisée, avec la participation du Premier ministre.

Vous qui êtes porte-parole d’En Marche, comment le lien s’établit-il entre le groupe parlementaire et le parti ?

Pour le parti, nous réunissons le bureau exécutif comme avant, le lundi à 18h30, mais en visio. C’est particulier car la question des élections municipales est aujourd’hui très lointaine. Les campagnes sont mises en sommeil. C’est compliqué pour les candidats élus dès le premier tour car ils vont devenir maires dans des situations inédites. Et puis nous avons nos candidats qui sont en lice pour le deuxième tour. Aura-t-il lieu ? Comment redémarrer une nouvelle campagne ? Il y a un travail d’accompagnement à faire. Nous avons par ailleurs développé des synergies entre le groupe, le parti et l’exécutif. Nous sommes à 100% concentrés sur la crise actuelle, tous avec les mêmes objectifs.

La mission d’information sur le Covid-19 a débuté ses travaux cette semaine. Etait-ce le bon moment et permettra-t-elle de faire toute la lumière sur la gestion de la crise ?

Il était nécessaire de démarrer ce travail très tôt. Un certain nombre de questions sont légitimes sur l’organisation, l’anticipation, la logistique…Nous avons besoin de réponses très claires pour éviter de voir les thèses complotistes se développer. Les auditions du Premier ministre et du ministre de la Santé étaient utiles. Il a été décidé que, lorsque la mission d’information se transformera en commission d’enquête, le rapporteur général sera issu du principal groupe d’opposition (NDLR : Les Républicains), ce qui devrait permettre d’apaiser les choses au sein de l’Assemblée nationale. Les questions, nous nous les posons tous. Après, qu’il y ait des arrière-pensées sur le maintien du premier tour des municipales ou autre ce n’est pas exclu. Mais nous avons tous le même niveau de questionnement car nous avons les mêmes remontées sur le terrain. J’espère que ce sera utile mais c’était nécessaire.

Le projet de loi audiovisuel que vous étiez en train d’étudier en commission est-il abandonné ?

Il n’est pas du tout abandonné, car on a un secteur audiovisuel qui souffre beaucoup de la crise actuelle. Les recettes publicitaires se sont effondrées pour la presse audiovisuelle comme pour la presse écrite. Or les groupes privés tirent essentiellement leurs ressources de la publicité. Comment alors soutenir la création ou faire de l’information ? Les télévisions ont vu leurs recettes publicitaires fondre de 70% et de 80% pour les radios. Comment faire, avec seulement 20% de ses ressources habituelles, pour continuer à commander des documentaires, soutenir le cinéma et informer ? Il faudra revoir le projet de loi à l’aune de la crise. La question des modèles à bousculer se pose aussi pour l’audiovisuel. En termes de calendrier je ne peux pas répondre car tout dépend d’abord du calendrier sanitaire. Nous verrons quand l’Assemblée nationale pourra reprendre son mode de fonctionnement traditionnel.

Comment envisagez-vous le monde d’après ?

Difficile d’arriver à répondre à cette question maintenant, même si on commence à y réfléchir. Nous avons des réflexions sur la souveraineté, pour l’approvisionnement des masques, sur les productions stratégiques qu’on souhaite conserver en France, sur la souveraineté alimentaire aussi. Les grands groupes s’approvisionnent en France mais est-ce que ça pourra durer sur le long terme ? Est-ce que les Français voudront ce changement ou est-ce que les Français voudront oublier cette séquence douloureuse d’avoir été séparés de leur famille ?

Y aura-t-il un avant et un après confinement pour vous ?

Comme beaucoup de Français je ne suis pas du tout faite pour l’isolement et le confinement. Ce n’est pas mon mode de vie. Je n’aurai pas envie que l’expérience se renouvelle. La bonne nouvelle c’est que ça va renforcer les liens en circonscription avec les entreprises et les associations que j’ai quatre ou cinq fois par jour au téléphone. Il y aura plus de solidarité dans les territoires et dans les voisinages. Ces relations humaines, nées dans une période aussi violente, vont perdurer.

Propos recueillis par Brigitte Boucher