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L'impossible chiffrage du démantèlement des centrales nucléaires

Méthode discutable, coûts largement sous-estimés, incertitudes pesant sur des questions essentielles : un rapport parlementaire publié mercredi juge sévèrement le travail budgétaire d’EDF.


75,5 milliards d'euros. C'est le coût global, estimé par EDF, du démantèlement de son parc nucléaire de première (9 réacteurs, à l'arrêt) et de deuxième génération (58 réacteurs). Bien que considérable, cette somme ne devrait pas suffire à couvrir les frais réels d'une telle opération, même étalée sur un siècle.

Alors, quel serait le montant exact ? "Impossible à dire", avance Barbara Romagnan, la rapporteure de la mission d'information sur la faisabilité technique et financière du démantèlement des centrales françaises.

Après six mois de travail et 60 auditions, la députée PS estime que l'électricien n'a "pas de stratégie de démantèlement". Elle expose cinq raisons principales de douter de son chiffrage.

1) Des critiques sur la méthode d'EDF

La méthode retenue en 2009 par EDF, baptisée "Dampierre" en référence aux quatre réacteurs de 900 MW installés à Dampierre-en-Burly (Loire), se base sur le coût du démantèlement d'un réacteur de ce site, et l'extrapole aux 57 autres réacteurs en activité aujourd'hui. "Or, elle ne prend pas en compte les spécificités de chaque site nucléaire", objecte Barbara Romagnan.

Selon elle, la méthode utilisée par EDF aurait besoin d'une sérieuse mise à jour :

Ce modèle a été réalisé avant la catastrophe de Fukushima qui a conduit à un renforcement général des normes de sécurité et à un renchérissement des procédures.Rapport parlementaire

Les auteurs du rapport pointent l'optimisme des hypothèses d'EDF sur les coûts de mutualisation attendus lors des démontages. L'entreprise fait le pari que certains coûts (gardiennage, partage d'outils, utilisation de robots...) seront mutualisés lors d'un démantèlement si, en parallèle, un autre réacteur est maintenu à proximité. Un raisonnement difficile à tenir sur la durée affirment les députés, puisque la loi de transition énergétique impose, mécaniquement, la baisse de la part du nucléaire dans la production française de 75% à 50% d'ici à 2050. "Il y a une limite à la mutualisation, corrige Barbara Romagnan, sauf si EDF pense bien sûr à remplacer chaque réacteur, ce qui est en contradiction avec nos engagements".

De même, les experts auditionnés lors de la mission d'information ne sont pas d'accord sur les effets de série attendus entre le démantèlement du premier et du dernier réacteur.

Le rapport préconise au contraire une estimation du coût réacteur par réacteur, et non pas extrapolation.

2) Des premiers démantèlements très coûteux

La filière nucléaire française ne part pas d'une feuille blanche puisque des démantèlements ont déjà démarré, même s'ils sont loin d'être terminés. C'est le cas de la centrale de Brennilis (Finistère), un site de faible capacité en cours de démontage depuis 1985, pour une date de fin programmée à... 2032. "Si tout va bien, le site aura compté 18 ans d'activité pour 47 de démantèlement", notent les auteurs du rapport. Le coût total pourrait être de 20 fois supérieurs aux estimations de départ. "Interrogé sur ce point, l'électricien n'a pas apporté de réponse à la mission d'information", déplorent-ils.

Dans la même veine, le démantèlement du réacteur Superphénix - fermé en 1996 - pourrait coûter jusque 2 milliards d'euros selon un scientifique de l'association Global Chance, soit le double des estimations de la Cour des comptes dans un rapport de 2012.

En résumé, quand EDF entreprend un démantèlement effectif, des difficultés techniques alourdissent la facture, bien au-delà des montants théorisés.

3) Taxes et assurances oubliées, taux d'intérêts surestimés

Barbara Romagnan appelle l'opérateur national à prendre en compte des taxes et assurances, jusque-là écartées des estimations officielles. Et ce alors que la direction générale de l'énergie et du climat du ministère de l'Environnement note que "la somme des taxes sur les installations nucléaires de base payées pendant le démantèlement représenterait 30% du coût du démantèlement par EDF".

Toujours sur ce volet purement financier, le taux d'actualisation (ou d'intérêts) d'EDF sur ses provisions est estimé à 4,4% chaque année. "Le plus élevé d'Europe et, certainement, trop optimiste", dénonce le rapport parlementaire.

4) Quid du coût social...

Le géant de l'électricité se garde bien également de prendre en compte le coût social de la fermeture de ses sites. Il explique que les postes détruits (environ 1 000 emplois directs par site) pourraient être redéployés ailleurs. Là encore, les auteurs du rapport trouvent cette perspective bien optimise, dans le cas où plusieurs réacteurs devraient fermer en quelques années. Un scénario envisageable si l'Autorité de sûreté nucléaire ne renouvelle pas l'autorisation d'exploitation des centrales les plus anciennes.

Quand on sait que la majorité du parc nucléaire français, entré en service à la fin des années 70 pour une durée de 40 ans, arrive en fin de vie, les auteurs craignent un "effet falaise". En clair, l'électricien aurait, financièrement et humainement, d'autant plus de mal à gérer la situation que le nombre de site à démonter pourrait rapidement se multiplier.

5) ... de la dépollution des sols et du traitement des combustibles ?

Enfin, les auteurs critiquent que l'objectif d'un "retour à l'herbe" des sites nucléaires n'est pas partagé par EDF, qui préfère les garder comme sites industriels.

Dans cette hypothèse, la dépollution des sols attendra... Ce à quoi ne se résolvent pas les députés :

La mission d'information considère que la remise en état des sites est une exigence légale élémentaire et que, contrairement à la position d'EDF, elle doit être incluse dans les prévisions de coût.Rapport parlementaire

De même, les parlementaires réclament que le retraitement du combustible usagé soit intégré aux charges de démantèlement, et non d'exploitation, comme cela se fait à l'étranger.

La réponse d'EDF

EDF n'a pas tardé à réagir aux travaux des parlementaires. Dans un communiqué publié mercredi, l'entreprise dit assumer "l'entière responsabilité technique et financière du démantèlement de ses centrales nucléaires" et "confirme son objectif de démanteler ses installations nucléaires dans des délais aussi courts que possible".

Par le passé, les projets de l'entreprise ont déjà suscité de forts remous, y compris en interne. Le directeur financier de l'entreprise avait même démissionné en mars 2016 pour marquer son désaccord sur la faisabilité économique du projet d'EPR en Grande-Bretagne.

D'ailleurs, les deux réacteurs nouvelle génération en cours de construction à Flamanville (Manche) ne sont guère pris en compte dans le scénario de démantèlement à 75 milliards d'euros d'EDF.

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