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Jacques Chirac, la mort d’un animal politique

Le cinquième président de la Ve République française, mort ce jeudi 26 septembre 2019, a connu une longévité hors norme en politique. Retour sur un parcours singulier.

Jacques Chirac est né le 29 novembre 1932 dans le Ve arrondissement de Paris, ville dont il deviendra le maire, 45 ans plus tard, de 1977 à 1995. Fils de deux Corréziens laïcs et républicains, Chirac grandit en Corrèze puis à Paris. Il intègre Sciences Po en 1951 où il rencontre Bernadette Chodron de Courcel qui deviendra son épouse et plus tard la première dame de France.

Les débuts du "bulldozer"

Après son service militaire, il entre à l'ENA dont il sort auditeur à la Cour des comptes, promotion Vauban, en 1959. Le jeune Chirac s'engage en politique auprès de Georges Pompidou. Il devient l'un de ses plus proches collaborateurs à Matignon et sera nommé secrétaire d'État aux Affaires sociales en charge de l'emploi en 1967. L'ambition politique de ce "jeune loup" lui vaut alors d'être surnommé "mon bulldozer" par Pompidou.

Le fief corrézien

Chirac, au patronyme purement corrézien, fait de cette terre limousine son fief politique. De 1965 à 1995, il occupera tous les postes : conseiller municipal, député, président de conseil général... comme le montre ce reportage en Corrèze, à la fin des années 1960 :

Naissance d'un "tueur" en politique

De 1967 à 1974, Jacques chirac est ministre de tous les gouvernements successifs. Intérieur, Économie, Relations avec le Parlement, Agriculture, il devient vite incontournable. Après la mort du président Pompidou en 1974, les conseillers de l'Élysée, Marie-France Garraud et Pierre Juillet, font de Chirac l'héritier du Président.

Avec son "appel des 43" gaullistes, Chirac contribue à faire élire Valéry Giscard d'Estaing (VGE) à la présidence de la République en 1974, aux dépens de Jacques Chaban-Delmas. Ce premier "meurtre politique" fera de Chirac un véritable "tueur".

Il devient alors le Premier ministre de VGE. Mais après deux années houleuses entre les deux hommes qui ne sont d'accord sur rien, Chirac, conseillé par ses éminences grises Marie-France Garaud et Pierre Juillet, démissionne de façon tonitruante, face aux caméras, le 26 juillet 1976 : "Je ne dispose pas des moyens que j'estime aujourd'hui nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier ministre. Et dans ces conditions j'ai décidé d'y mettre fin."


Après sa démission, Chirac fonde le Rassemblement pour la République (RPR) dont il devient le président en décembre 1976. Un mois plus tard, il se lance à la conquête de la mairie de Paris qu'il remporte face au candidat de VGE, Michel d'Ornano, ultime pied-de-nez à son meilleur ennemi. Depuis l'Hôtel de ville, Jacques Chirac va minutieusement préparer son ascension vers l'Élysée.

"Mangez des pommes" : Chirac à l'Elysée en 1995

Après deux tentatives manquées en 1981 et 1988, Jacques Chirac est à nouveau candidat à l'élection présidentielle de 1995, où il mène une campagne fratricide contre son "ami de 30 ans" Édouard Balladur, alors Premier ministre de cohabitation de François Mitterrand. Chirac fait basculer l'opinion en axant sa campagne sur le thème de la "fracture sociale".

Son logo de campagne, un pommier, sera vite détourné par "Les Guignols de l'info" qui parodie son slogan "La France pour tous" en "Mangez des pommes". Certains diront que l'émission de Canal Plus a contribué à l'élection de Jacques Chirac face à Lionel Jospin (PS) avec 52,64 % des voix.

Rayonnement extérieur, difficultés intérieures

Président de la République, Jacques Chirac parcourt le monde. Il noue de très fidèles relations avec l'Afrique et cultive sa passion pour les arts premiers dont il fera un musée à Paris, le Quai Branly, inauguré en 2006 et consacré aux arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques.

La politique étrangère de Jacques Chirac est appréciée dans le monde arabe mais ne plaît pas toujours aux Anglo-Saxons. Défenseur de la reconnaissance d'un État palestinien, sa position est loin d'être acceptée par Israël mais il n'en dévie pas. En déplacement à Jérusalem, en octobre 1996, le chef d'État s'oppose vivement au service d'ordre israélien qui empêche des marchands palestiniens de s'approcher de lui. Sa colère, en anglais, restera célèbre : "What do you want? Me to go back to my plane and go back to France?"

Raillé, parfois, pour la place généreuse laissée à la voiture lorsqu'il était maire de Paris, Jacques Chirac a acquis, sur le tard, une conscience écologique. Son cri d'alarme contre le réchauffement climatique, prononcé en 2002 lors du sommet de la Terre de Johannesbourg (Afrique du Sud), restera dans les mémoires : "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs..."


En 2003, la France dit "non" à la guerre en Irak. Le discours de Dominique de Villepin devant l'Assemblée générale des Nations unies restera l'un des marqueurs de la diplomatie française sous l'ère Chirac. La France s'oppose frontalement aux États-Unis, du jamais vu depuis la sortie de l'Otan menée par le général de Gaulle en 1966.

Les Français approuvent cette prise de position et la cote de popularité du président grimpe en flèche.

Face à la rue, les difficiles réformes

Sur le plan intérieur, en revanche, les difficultés ne manquent pas. Les grandes grèves de 1995 constituent l'un des plus durs conflits sociaux des deux mandats de Jacques Chirac.

Son fils en politique, Alain Juppé, qu'il a surnommé "probablement le meilleur d'entre nous", est à Matignon. Critiqué pour sa raideur, il ne dévie pas de son plan de réforme de la Sécurité sociale. Mais face à la fronde populaire, il sera contraint d'y renoncer et démissionnera en 1997, après la dissolution de l'Assemblée nationale inspirée par Dominique de Villepin.


Devenu Premier ministre huit ans plus tard, Dominique de Villepin devra aussi céder face à la rue, en retirant le contrat première embauche (CPE) après des manifestations étudiantes partout en France.

Les mesures à retenir des deux mandats du président Chirac ? La suspension du service militaire en 1997, la création du RMA - le revenu minimum d'activité - en 2003 pour faciliter la réinsertion professionnelle, l'instauration de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (HALDE) en 2004, des plans d'envergure de lutte contre le cancer et l'insécurité routière.

En 2005, Chirac perd son référendum pour la Constitution européenne. La même année, il est victime d'un accident vasculaire cérébral. Cet AVC marquera implicitement la fin de sa carrière politique.

Les valeurs humanistes en étendard

Dès le début de son quinquennat, et pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, Jacques Chirac reconnaît le rôle de l'État français dans la déportation des Juifs. "La folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français", affirme le chef de l'État, le 16 juillet 1995, lors d'une cérémonie commémorant la rafle du Vél d'Hiv de juillet 1942 :

Vis-à-vis du Front national, Jacques Chirac a toujours défendu une ligne stricte, évoquant en 1986 un "cordon sanitaire" à dresser entre les députés du RPR et ceux du FN entrés massivement à l'Assemblée nationale après la proportionnelle instaurée par François Mitterrand.

En 1991 pourtant, ses propos sur "le bruit et l'odeur" prononcés après un banquet par celui qui est alors maire de Paris, lui vaudront de très nombreuses critiques. Des années plus tard, il reconnaîtra avoir été trop loin ce jour-là, invoquant un repas bien arrosé :

Président sortant en 2002, Jacques Chirac se retrouve face à Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. Il refusera un face-à-face télévisé avec le leader d'extrême droite. "Pas plus que je n'ai accepté dans le passé d'alliances avec le FN, je n'accepterai demain de débattre avec son représentant" déclare Chirac qui dénonce "la banalisation de l'intolérance et de la haine". Il sera élu avec 82,21% des suffrages.

Le spectre des "affaires"

Dès les années 1990, le nom de Jacques Chirac est cité dans plusieurs affaires de justice. Emplois fictifs du RPR, chargés de mission de la ville de Paris... Lorsque Alain Juppé est condamné en 1999 pour "prise illégale d'intérêt", une partie de la presse explique alors que "Juppé paye pour Chirac".

Le 21 septembre 2000, sur France 3, Jacques Chirac évoque le financement occulte du RPR. Quelques jours plus tôt, une vidéo révélée par Le Monde montre les confessions posthumes de Jean-Claude Méry, un ancien membre du comité central du RPR devenu ensuite le responsable de plusieurs bureaux d'études parisiens.

Dans ses déclarations, le financier occulte du RPR détaille précisément le système de trucage des marchés publics de la ville de Paris, lorsque Jacques Chirac en était le maire. Il raconte notamment cette journée du 5 octobre 1986 dans le bureau de Michel Roussin, chef de cabinet de Jacques Chirac, alors également Premier ministre. "Ce jour-là, j'ai remis les 5 millions de francs en argent liquide directement sur le bureau de M. Roussin, en présence de M. Chirac", assure Jean-Claude Méry.

Une histoire "abracadabrantesque", rétorque Jacques Chirac, dans une formule empruntée à Arthur Rimbaud.

Le 15 décembre 2011, Jacques Chirac, sera condamné à deux ans de prison avec sursis dans l'affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris. Il ne fera pas appel.

Soutien taquin à François Hollande

En 2000, le musée Jacques Chirac est inauguré dans son fief corrézien de Sarran, afin d'y exposer les cadeaux reçus dans le cadre de ses fonctions. En 2011, il inaugure une exposition en compagnie du candidat socialiste à la présidentielle, François Hollande. Au détour d'une phrase, l'ancien président apporte son soutien à François Hollande, élu du même département.

>> Revoir cette archive vidéo


Une simple erreur, relativise son entourage qui évoque alors "l'humour corrézien" pour justifier la prise de position du "Caméléon", selon la formule de Daniel Cohn-Bendit.

Durant les dernières années de sa vie, Jacques Chirac jouira d'une très bonne image dans l'opinion. Président préféré des Français, il séduit même une jeunesse qui ne l'a pas connu. Celui qui parlait du "mulot" pour évoquer une souris d'ordinateur devient même une icône sur Internet qui propose ses meilleures citations.

Aujourd'hui, le "bulldozer" s'est arrêté. Depuis son départ de l'Elysée en mai 2007, Jacques Chirac avait été hospitalisé à plusieurs reprises. Il avait été très éprouvé par la mort de sa fille aînée, Laurence, en avril 2016. Il laisse derrière lui une tranche d'histoire politique incontournable, un pays et une famille, le "clan Chirac", en deuil.