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Compteurs Linky : une polémique sous haute tension

Le boitier intelligent qu'EDF doit déployer à grande échelle d'ici à 2022 suscite des inquiétudes pour la santé et la vie privée des citoyens. Ces craintes sont-elles fondées, ou l'électricien subit-il les ratés d'une communication hasardeuse ? Sénat et Assemblée ont organisé une table-ronde pour éclairer le débat.


C'est une petite boite verte et blanche qui doit, selon la loi, remplacer les compteurs électriques de 35 millions de foyers français. Déployée à raison de 17 000 unités chaque jour par Enedis, une filiale d'EDF, Linky est un "compteur communicant et intelligent" censé révolutionner le pilotage énergétique du pays.

Pour le consommateur, il s'agit de connaître sa consommation (et donc ses dépenses) en temps réel, et de bénéficier d'interventions (comme un changement de puissance) à distance. EDF devrait également dégager de larges gains de productivité qui permettront de financer les dépenses d'installation, 5 milliards d'euros.

Le hic, c'est que des poches de résistance se sont développées un peu partout en France contre la généralisation de Linky. Ils seraient près de 300 maires, dont le candidat à l'élection présidentielle Nicolas Dupont-Aignan, à refuser de déployer le compteur sur leur commune pour répondre à l'inquiétude de quelques administrés.

Les réticences portent à la fois sur les conséquences des champs électriques et magnétiques de Linky sur la santé et sur la sécurité des données (surveillance, risque de piratage) produites par le compteur. Ces craintes sont-elles fondées ?

"On ne peut pas être dans une logique de gourou, type 'circulez, il n'y a rien à voir et faites moi confiance car je suis formidable' !", résume Anne-Yvonne Le Dain, la vice-présidente de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, qui a organisé une table-ronde le 22 février avec les acteurs du dossier.

LCP.fr vous propose de revivre les temps forts de ce rendez-vous, ainsi que la vidéo complète du débat (en bas de cette page).

EDF : "Il y a des personnes que nous n'arriverons jamais à convaincre !"


Pierre Guelman, le directeur des affaires publiques d'Enedis présente Linky comme "bien plus qu'un compteur, c'est une infrastructure qui va du distributeur jusqu'au client". Les échanges d'informations se font dans les deux sens, grâce à la technologie CPL (courant porteur en ligne), via le réseau électrique.


Que ce soit sur la préservation des données personnelles, les risque de piratage ou les ondes électro-magnétiques, Pierre Guelman se veut le plus rassurant possible. S'il reconnaît à demi-mot un "problème d'information" de la part de son groupe, il estime buter sur une difficulté insurmontable : "S'il y a des régions entières où le problème d'installation du compteur ne se pose pas [...], il y a des personnes que nous n'arriverons jamais à convaincre !.."

Même si Enedis était "le dernier de la classe au niveau de la communication", Pierre Guelman assure que désormais "tous les chiffres et toutes les études" de l'électricien sont ouvertes.

ANFR : "Pas un sujet d'inquiétude"


Dans ses rapports d'expertise, l'agence nationale des fréquences (ANFR), représentée par son directeur Gilles Brégant, juge les émissions électro-magnétiques extrêmement faibles :


On est à des niveaux entre 100 et 600 plus bas que les niveaux d'attention que fixent les décretsGilles Brégant, directeur général de l'ANFR

À titre de comparaison, le Linky n'émettrait pas plus d'ondes qu'un chargeur de PC ou qu'une perceuse sans fil.

L'ANFR n'a cependant pas mesuré deux autres objets liés au Linky : les concentrateurs (qui seront stockés près des transformateurs d'EDF, loin des habitations, et qui devraient émettre les mêmes rayonnements qu'un téléphone portable) et les modules additionnels qui pourront être ajoutés pour faire dialoguer Linky avec d'autres objets connectés de la maison. Conçus par des fabricants tiers, ces modules émettront "via Wifi ou bluetooth", à l'image de ce que produit déjà une box internet et seront totalement optionnels.

ANSES : Linky est considéré comme "une intrusion chez les gens"


Autre organisme public saisi par le sujet, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses) a rendu un rapport en décembre, qui sera mis à jour par des études in situ complémentaires.


Pour Olivier Merckel, les causes sociologiques sont aussi à prendre en compte pour comprendre l'origine de l'opposition au compteur Linky :

Un aspect extrêmement important, c'est la dimension intrusive perçue par les usagers de cet objet, considéré comme une imposition dans leur espace privé. Olivier Merckel, chef de l'unité d'évaluation des risques liés aux agens physiques à l'ANSES

Le scientifique est remonté aux "origines de la controverse" - au Canada et aux États-Unis - où les compteurs intelligents ont d'abord été déployés. Il y en actuellement 700 millions installés dans le monde, chiffre qui devrait doubler dans les années à venir.


Par ailleurs, l'Anses a rassemblé les études sur les effets sur la santé des compteurs communicants, dont la sienne réalisée en 2009. Si la littérature est encore peu abondante sur le sujet, puisque récent, l'Anses estime que les effets sanitaires sur le long terme sont "peu probables". Une conclusion mesurée, qui exclut le risque zéro puisque, par définition, "on ne peut jamais prouver qu'il n'y pas de risque", conclut l'expert.

CRIIREM : "Un buzz qui n'a pas lieu d'exister...", mais...


Pierre Le Ruz partage l'avis de son homologue et estime que, d'un point de vue scientifique, "le buzz n'a pas lieu d'exister". Le président du CRIIREM, un centre de recherche indépendant sur les ondes électromagnétiques, affirme que la faute revient d'abord à EDF, qui a commis des fautes et ainsi entretenu la suspicion.

La solution pour mettre fin à la controverse est simple, selon lui :

On avait proposé à Enedis de faire une réunion pour mettre en place des mesures contradictoires avec des laboratoires indépendants, on a fait des propositions. On nous a dit 'oui, oui', puis cela n'a pas été fait.Pierre Le Ruz, président du Centre de Recherche et d' Information Indépendant sur les Rayonnements Électro Magnétiques non ionisants

Pierre Le Ruz prend comme exemple les études contradictoires menées sur les lampes fluocompactes qui ont permis de démontrer que leur rayonnement restait sous les seuils autorisés. L'important, "c'est de trouver un consensus", affirme l'expert.


Il faut aussi veiller, selon lui, à rappeler des principes de prévention élémentaires. Que ce soit avec les compteurs ou tout autre appareil électrique, il faut garder une certaine distance : "Il est clair que pour un four à micro-ondes, il ne faut pas rester le nez dessus !".

Selon les experts de cette table-ronde, une distance de deux mètres suffit ainsi à faire baisser drastiquement le niveau de rayonnement, et il faut veiller à ne pas concentrer les appareils, quels qu'ils soient, au même endroit.

Ne pas oublier les "electrosensibles"


Enfin, le médecin et académicien André Aurengo appelle à ne pas négliger le cas des personnes électrosensibles.


Des études de provocation gagneraient à être faites, c'est-à-dire mettre des gens en face d'un dispositif qui n'émet ou n'émet pasAndré Aurengo, membre des académies de médecine et des technologies

Une "nécessité" selon lui pour prendre en charge ces personnes, qui peuvent souffrir de manière très différentes (de la fatigue à l'hypertension, en passant par des troubles digestifs) à cause de la surexposition aux ondes-électromagnétiques.

Après deux heures de débat, le président de l'OPECST Jean-Yves Le Déaut (PS) a repris à son compte l'idée d'une étude contradictoire pour, qu'à la fin, "on puisse donner notre avis de manière très forte, et que cet avis soit convergent".

Pour clore une fois pour toute, peut-être, la controverse.

Retrouvez l'intégralité de la table-ronde