Le 7 novembre 2011 à 18h00, mis à jour le 9 novembre 2011 à 19h24
Photo cc World Economic Forum
"Une nouvelle ère s’ouvre pour la Grèce", s’exclame, soulagé, Georges Papandréou. Nous sommes le 27 octobre 2011, quatre heures du matin à Bruxelles. Après dix heures de négociations, un dixième conseil de crise et deux ans d’hésitations, les dirigeants européens accouchent enfin au petit matin d’un accord. "Nous avons trouvé une solution durable à la crise", dit Nicolas Sarkozy. Un accord en trois temps pour effacer la moitié de la dette grecque, recapitaliser les banques et renforcer le fonds de secours européen, l’arme financière dont s’est dotée l’Europe pour éviter la contagion de la crise à d’autres malades de la dette. L’euro est sauvé et les marchés respirent. Et quelques jours plus tard … le 31 octobre, veille de la Toussaint … l’imprévisible se produit. Depuis Athènes, Georges Papandréou annonce qu’il va soumettre au peuple le plan européen et qu’il demandera un vote de confiance au Parlement sur sa politique.
Soudaine, la décision provoque stupeur et colère sur le continent. Le premier ministre grec a-t-il perdu la tête ? Ce n’est pas le moment de faire des coups pareils, l’heure est déjà assez grave comme ça en Europe, se désolent les diplomates européens en coulisses tandis que la presse grecque fustige le coup de poker d’un Papandréou rebaptisé le Seigneur du chaos.
Lâche ! Déloyal ! Irresponsable ! Toi qui as vendu les richesses nationales à la Chine, mis le pays sous la tutelle de Bruxelles dans le dos du peuple et qui ose à présent nous renvoyer la responsabilité de la crise, dehors Papandréou ! crie le peuple grec. Dehors les Grecs ! Vous qui avez si largement profité des largesses européennes, le gaspillage est terminé. Hors de là, la Grèce ! La zone euro peut se passer de toi !, s’écrie en Allemagne la presse à scandales.
Que s’est-il donc passé dans la tête de Georges ? Stratégie calculée d’un chef de parti en manque de légitimité politique ou geste désespéré d’un premier ministre aux commandes d’un pays au bord du gouffre, les analyses sont partagées. Peu importe. Au fond personne n’est dans la tête de Papandréou. Le premier ministre grec, fils et petit-fils de premier ministre est en cet instant un homme seul. Lâché par le peuple, par ses propres troupes et rappelé à l’ordre par ses partenaires européens. Convoqué dare-dare à Cannes par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy pour s’expliquer sur les raisons de ce coup de Trafalgar. Invité surprise du G20 dont il a chamboulé le programme officiel, fixé depuis belle lurette. Et sommé par le couple Merkozy d’appliquer sans discuter l’accord de Bruxelles s’il veut voir la couleur de l’argent promis par l’Union européenne et le FMI pour payer les fonctionnaires grecs à la fin du mois.
Et soudain dans la tête de Georges tout s’accélère. Deux députés de son parti, le Pasok (socialiste), font défection avant le vote de confiance prévu au Parlement. Ils refusent le référendum et demandent des élections anticipées ainsi que la formation d’un gouvernement d’union nationale. Le premier ministre perd sa majorité au Parlement. Il quitte la Croisette et rentre d’urgence dans son pays. Le lendemain, nouveau coup de théâtre. Devant les députés, Georges Papandréou laisse entendre qu’il va retirer son projet de référendum. A Cannes, les Européens respirent. Après d’énièmes tractations avec l’opposition de droite, la nouvelle se confirme : le projet de référendum est définitivement abandonné et un accord est scellé pour former un gouvernement d’union nationale. Mais le premier ministre grec doit quitter le pouvoir : c’est la condition de l’étrange arrangement grec.
Dans quelques heures, sauf ultime coup de théâtre, Georges Papandréou ne sera donc plus premier ministre grec. Lui qui promettait, le soir de sa victoire il y a tout juste deux ans, de faire de la Grèce le Danemark du Sud quittera le pouvoir. Las de livrer la bataille de la rigueur à la tête d’un pays ruiné, Sisyphe épuisé au pied de son rocher, écrasé par le poids d’une dette sans fin et impuissant à arrêter la colère du peuple. Son successeur pressenti, Lucas Papademos, ancien vice-président de la Banque centrale européenne, réussira-t-il là où Papandréou a échoué ? Comment s’y prendra-t-il pour mettre en œuvre la politique de rigueur que lui impose ses créanciers européens et internationaux et que le peuple rejette ? Quel titan faut-il être pour redresser un pays miné par des années d’endettement et de corruption généralisée ?
En ces temps de crise et d’incertitude, l’exercice du pouvoir est difficile et la tâche ingrate. Aujourd’hui en Grèce, hier en Irlande et demain peut-être en Italie, les premiers ministres chutent. Peu importe au fond ce qu’il s’est passé dans la tête de Georges Papandréou. Car tout peut désormais arriver en Europe. Une nouvelle ère s’ouvre pour la Grèce, et pour l’Europe. Une ère d’angoisse et d’incertitude où la seule réalité est celle de la dette. Un fardeau hérité du passé et laissé aux générations futures. Tel est l’horizon européen. Implacable et indépassable.
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