Le 19 février 2011 à 13h45, mis à jour le 21 février 2011 à 16h33

Sorti du train en gare du Nord le passager du Thalys 6666 en provenance de Bruxelles-midi est accueilli en bout de quai par un homme de troupe, tête droite et Famas en bandoulière, immobile dans sa tenue. Sous le béret seuls les yeux bougent, aux aguets. Dans les gares, les aéroports, les ports et les sites considérés comme sensibles, les soldats patrouillent aux côtés des forces de l’ordre en application du plan Vigipirate maintenu au niveau « rouge renforcé » sur le territoire français pour assurer la sécurité des personnes et des biens. En voyant les Famas bouger sous son nez, tant de Famas, le passager se demande soudain s’il se sent vraiment en sécurité, lui qui prend le train pour aller au travail. Dans l’enceinte de la gare, Vigipirate est là, les tours de garde se succèdent, du jour à la nuit. Est-il bien protégé, lui qui voyage si souvent ? Les hommes veillent et surveillent les parages, au service de la population, formés à toutes les situations. Le passager repense alors à ses voyages en gare du Nord jusqu’à Bruxelles-midi. Les Thalys passent et repassent. Les images défilent en arrière.
Il se levait à l’aube, le taxi l’attendait en bas de l’immeuble, derrière la vitre la ville dormait encore. Il arrivait à la gare en dix minutes, le train était au départ, il s’asseyait et hop jusqu’à Bruxelles-midi sans arrêt. Trajet répétitif et monotone.
Ces voyages automatiques avaient quelque chose de rassurant. Le taxi qui arrivait à l’heure, le train qui partait à l’heure, tout était en ordre, un monde de liaisons directes et rapides. Il y avait bien de temps en temps quelques retards, voire même des annulations, mais les trains parvenaient toujours à destination ramenant le passager à quai corps et biens. De quoi se sentir en sécurité, protégé par les Famas.
Mais non. Il ne se sentait pas protégé. Car un jour, arrivant à Bruxelles-midi, puis au Parlement européen en taxi, la porte automatique s’ouvrant à son passage, veste, chaussures, clés, téléphone mobile déposés dans la bannette bleue présentée devant lui, franchissant le portique de sécurité, il se produisit quelque chose de nouveau. Au-dessus de lui un son retentit. Des points rouges lumineux apparurent sur la barre du portique. Biiiiiip !!! Halte-là ! Le portique a détecté un objet métallique, quelque chose de suspect. Une paire de clés, de boucles d’oreille ? Un couteau ? Ou peut-être des explosifs. On ne bouge plus ! Alerte rouge ! Mais comme rien de tel ne se produisit, il passa le sas de sécurité sans encombre et fut autorisé à circuler librement dans le grand bâtiment de verre, son dédale de couloirs, ses escaliers mécaniques et ses ascenseurs, menant à des couloirs et des portes, menant eux-mêmes à d’autres couloirs et d’autres portes. Si jamais l’une de ces portes se refermait brutalement, il ne pourrait plus sortir. Coincé là à tout jamais, sans que personne ne remarque sa présence sur les écrans de contrôle. Et il n’aurait rien pour se sortir de ce mauvais pas, juste une paire de boucles d’oreilles en argent lourd.
Mais comme rien de tel ne se produisit, il continua de cheminer à l’intérieur du bâtiment, en direction de l’hémicycle où les députés siégeaient, et au détour d’un couloir il apprit qu’il s’était produit quelque chose de soudain dans ces murs. Un jour de sommet européen, à Bruxelles. Dispositif de sécurité maximal dans la capitale belge, policiers et militaires en patrouille, à l’intérieur du bâtiment Justus Lipsius, siège du Conseil, dans les rues environnantes et sur les toits, à proximité du Parlement européen. Les chefs d’Etat et de gouvernement discutent à huis clos, des événements en Egypte, de la situation dans la zone euro, haute tension en Europe. Et pendant ce temps, à deux pas de là, un visiteur se présente aux portes du Parlement européen, la porte automatique s’ouvrant à son passage, il dépose ses affaires dans la bannette, s’avance sous le portique de sécurité, et il entre. Quelques minutes plus tard, un communiqué de l’institution tombe : « Vendredi 4 février. En début d’après-midi, un hold-up a eu lieu au bureau de poste du Parlement européen. Les deux personnes ont réussi à s’échapper. La police a ouvert une enquête. » Sur Twitter, des députés du groupe conservateur et réformiste réagissent : « Encore une attaque à main armée au Parlement ! La troisième en deux ans. Combien de temps cela doit-il encore durer avant que l’on fasse quelque chose à propos de cette farce ? ».
Mais oui. Oui le braquage a bien eu lieu. Un braquage spectaculaire au cœur des institutions européennes, sans que personne ne remarque quoique ce soit d’inhabituel sur les écrans de contrôle, la barre lumineuse du portique de sécurité et les scanners à rayons X. « Les deux malfrats ont fait irruption dans le bureau de poste sur le coup de 14h15 et ont menacé l’employée. Ils s’y sont fait remettre le contenu des caisses, soit quelque 8.000 euros, avant de disparaître dans la nature. Personne n’a été blessé lors de l’attaque », ont dit les policiers.
De retour à Paris en sortant du train, le passager est accueilli par un homme de troupe, posté en bout de quai, en application du plan Vigipirate niveau rouge. A la vue du Famas, le passager se sent soudain en sécurité. Dans quelques jours, il reprendra le train jusqu’à Bruxelles et rentrera à Paris comme d’habitude, il ne lui arrivera rien. Il est en sécurité.
En est-il si sûr ?
Commentez cet article :