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Petite île, gros ennuis

4 min

C’est l’histoire d’une petite île de la Méditerranée orientale où il fait bon vivre et placer ses avoirs. Une île qui compte moins d’un million d’habitants mais des banques par centaines, où 60 milliards d’euros de dépôts russes, proche-orientaux et européens dorment en paix, servis par une fiscalité avantageuse, l’argent placé rapportant jusqu’à quatre et demi pour cent d’intérêts. Une île-paradis pour les touristes et pour les sociétés de courtage qui profitent du faible taux d’imposition local et du laxisme des autorités nationales pour développer leurs affaires sans être inquiétées. Tout va bien sur la petite île - entrée un jour dans l’Union européenne et dans la zone euro sans faire de bruit - les touristes viennent en nombre se reposer sur ses côtes toujours ensoleillées et l’argent coule à flot.

Et puis un jour Schlaaaak ! La crise arrive. Le territoire qui produit peu de biens mais attire les avoirs financiers par milliers se retrouve en mauvaise posture. Bulle financière, bulle immobilière, envolée des déficits, explosion de la dette extérieure etc., d’un coup tout s’emballe. Le pays entre en récession. Les deux grandes banques de l’île, qui détiennent un paquet de bons du trésor grecs et ont prêté sans compter aux entreprises et aux ménages pendant des années, subissent de lourdes pertes. Sans ressources fiscales suffisantes, à court de liquidités, Chypre est contraint de demander une assistance financière internationale : il a besoin de 10 milliards d’euros pour sauver ses banques malades de l’argent sale ou mal gagné. Appel entendu par les bailleurs de fonds. Après dix heures de rudes négociations à Bruxelles, un accord est ficelé au petit matin du samedi 16 mars : les ministres des finances de la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) acceptent de débloquer l’argent, comme ils l’ont déjà fait pour la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. En contrepartie, Nicosie s'engage à faire voter une mesure exceptionnelle : une taxe sur les dépôts bancaires, applicable à tous. Du jamais vu en Europe.

Les Chypriotes rejettent immédiatement l’imposition de cette taxe, qui touche aussi bien les grosses fortunes que les petits dépôts. Colère du peuple. Injuste ! Scandaleux ! Honteux ! L’Europe veut nous voler l’argent gagné au mérite, par le travail ; l’épargne de toute une vie, ça ne va pas se passer comme ça ! crient en chœur jeunes actifs et retraités. La fureur est si grande sur l’île d’Aphrodite que le parlement chypriote fait marche arrière : il rejette le plan de sauvetage et s’engage à revoir le calcul de la future taxe bancaire pour épargner autant que faire se peut les petits déposants. Tohu-bohu dans les capitales européennes. Les ministres des finances de la zone euro prennent acte de la décision, souveraine, de Nicosie mais pressent leur partenaire de proposer sans tarder un plan B. Le plan B tarde. Les discussions piétinent. Certains, soudain, s’étonnent. Chypre, paradis fiscal ? Tiens donc ! Et depuis quand ? Une piste russe est évoquée. Le quotidien Viedomosti croit savoir que la géante Gazprombank serait prête à accorder une aide financière au pays en échange de licences pour exploiter les formidables ressources de gaz naturel que la petite île possède au large de ses côtes. Fausse piste. La Russie n’est plus intéressée par les propositions de Chypre indique, laconique, le ministre russe des Finances Anton Silouanov.

Le compte à rebours est enclenché pour sauver Chypre de la faillite. Il y a le feu. Sous la pression de ses bailleurs de fonds, Nicosie propose de créer un fonds d’investissement bancaire pour séparer le bon grain de l’ivraie. Une réunion extraordinaire est convoquée dimanche 24 mars à Bruxelles. Les ministres des finances de la zone euro ont une nuit pour trouver un nouvel accord. Les discussions commencent avec quatre heures de retard. Elles s'éternisent. L'Allemand Schäuble s'énerve. L'Allemagne ne paiera pas pour les capitaux russes ! dit-il, en substance. Le ministre chypriote Michel Sarris est à bout. Au petit matin, l'accord tombe. L'Union européenne et le FMI acceptent de débloquer les 10 milliards d'euros que demande leur partenaire. La taxe sur les dépôts est définitivement abandonnée. Mais les contreparties sont drastiques. En échange de l'aide promise, Nicosie devra restructurer en profondeur ses banques. L'une d'elle, Laïki, second établissement du pays, symbole du "miracle" économique de l'île, sera mise en faillite et assainie. Ses dettes, liquidées dans le cadre d'une structure de défaisance" (dite "mauvaise banque"). La première banque du pays, Bank of Cyprus (BoC) sera maintenue. Elle récupérera le "bon grain" de Laïki et sera recapitalisée. La facture est lourde pour les détenteurs d'actions et de dépôts supérieurs à 100 000 euros : leurs comptes seront gelés puis ponctionnés jusqu'à quarante pour cent. L'argent taxé servira à payer les dettes de Laïki et à restructurer BoC. "Nous sommes en mesure, désormais, de nous concentrer sur les problèmes là où ils sont apparus, c'est-à-dire dans ces deux banques", a conclu le chef de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, soulagé par l'adoption de ce plan B qui met à l'abri la zone euro, au moins pour un temps.

Les Européens doivent maintenant tirer les leçons de la crise chypriote. Au nom de quoi tolèrent-ils que des paradis fiscaux vivent tranquillement en son sein ? Le moment est venu pour Chypre d'en finir avec son "économie de casino", comme la qualifie le ministre français de l’Économie Pierre Moscovici. Pour l'heure, la récession menace, une fuite des capitaux est annoncée. Mais passée l'urgence, c'est toute l'économie de l'île, où le secteur bancaire chypriote pèse huit fois la richesse nationale du pays, qu'il faudra réformer et réorienter vers un nouveau modèle de développement. La solution se trouve peut-être au large, où dorment les formidables ressources gazières non exploitées...