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L'étrange silence de Bruxelles

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Mardi 11 juin, 23h15. Les chaînes et radios publiques grecques (ERT) cessent d'émettre. Plus d'images ni de son. La nuit tombe sur l'Acropole. Un écran noir, avec un message. " No signal". Quelques secondes plus tôt, sur ordre du gouvernement, la police a grimpé sur le mont Hymette dans la banlieue d'Athènes, et a coupé l'émetteur principal du réseau. Les présentateurs n'ont pas eu le temps de dire au revoir. Un vide dans l'espace public.

L'ordre a été donné par Antonis Samaras. Il a pris sa décision seul, sans consulter la Vouli, le Parlement du pays, sans informer les partenaires de la coalition qui le soutiennent. Le chef du gouvernement s'était engagé à supprimer au moins deux mille cinq cent emplois dans le service public au mois de juin, pour répondre aux exigences des bailleurs internationaux d'Athènes. Le chiffre correspond à peu de choses près au nombre de salariés de l'ERT. Mission accomplie. La télévision sera privatisée, elle rouvrira avec moins de monde et les salariés sont invités à postuler à leur propre poste. Voilà la feuille de route.

Coup d’État ! Oukaze ! Massacre digne d'un Ceausescu ! Les réactions ont fusé sur internet. Colère du peuple grec. Incroyable, la méthode a choqué toute l'Europe. Surtout dans le pays berceau de la démocratie. Surtout quand elle touche une valeur fondamentale, la liberté de la presse. Quel était l'intention véritable du premier ministre Samaras ? A-t-il pris sa décision contraint et forcé ? A-t-il voulu jouer les hommes forts, déterminé à faire faire les douze travaux d'Hercule à son peuple pour qu'un jour, ce dernier retrouve enfin le chemin de la croissance ? Mais pourquoi alors a-t-il été jusque-là incapable d'appliquer le programme de réformes imposé à son pays ? Quelles que soient ses raisons, sa responsabilité est entière. C'est lui qui a pris la décision de couper l'antenne. Mais Bruxelles a laissé faire. Ni condamnation, ni félicitations. Réserve et retrait. Le gouvernement grec est libre de gérer le service public comme il l'entend, a expliqué, laconique, le Commissaire aux Affaires économiques et monétaires Olli Rehn. Du moment qu'Athènes poursuit ses efforts de redressement économique. La Commission européenne nie toute implication dans cette affaire. Pourtant selon Vangelis Demiris, ancien correspondant d'ERT, la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne et Fonds Monétaire International) aurait indiqué elle-même aux autorités grecques des pistes précises d'économies. Elle leur aurait même soufflé l'idée de licencier une partie des salariés de la télévision publique, réputée être source intarissable de déficits et irréformable, leur permettant ainsi supprimer le problème.

Voilà presque deux ans que l'Union européenne dépêche à Athènes ses experts pour vérifier que le pays applique bien les traitements de choc qu'on lui administre. Cette surveillance se fait sans contrôle ni consultation du peuple. La décision autoritaire de fermer brutalement les antennes publiques est une nouvelle atteinte à la démocratie. En fermant sa télévision de droit public Athènes laisse le discours se faire sur les antennes privées. Une violation des traités européens. Le Conseil d’État, plus haute plus haute juridiction administrative du pays a annulé le décret gouvernemental ordonnant la fermeture d'ERT. La diffusion va reprendre, au moins pour un temps. Un projet de loi doit ensuite être discuté au Parlement pour proposer de la réformer. Mais le mal est fait. C'est la première fois dans tout l'histoire européenne qu'un pays est privé de télévision publique. Une incroyable première et une très mauvaise surprise pour le pays, qui commençait tout juste à recueillir les fruits de sa politique d'austérité, avec un petit espoir de croissance pour 2014.