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Les envahisseurs invisibles

3 min

Vous ne me voyez pas mais je suis parmi vous. Caché dans la salle de bains, la cuisine, les toilettes .. je suis partout présent dans votre environnement, votre surplus quotidien.. Vous me touchez sans le savoir, me respirez, m'inhalez. Invisible mais bien réel. Et potentiellement nocif. Qui suis-je ?

Réponse: je suis cosmétique, plastique, chimique. Je m'appelle, DEHP (*), BBP, DINP, DNOP, BPA et caetera ...
Je suis un perturbateur endocrinien. Vous me rejetez maintenant que vous connaissez ma nature, n'est-ce pas ? Mais pourrez-vous jamais vous passez de moi, vous qui vous êtes si habitués à ma présence ?

Ce sont des invisibles substances. A la fois amis et ennemis du consommateur européen. Les perturbateurs endocriniens sont devenus incontournables. Ils se nomment phtalates ou bisphénols. Ils sont considérés par beaucoup comme dangereux, soupçonnés même de vouloir détruire l'humanité. A leur contact les êtres humains s'exposeraient. Leurs effets sur la fertilité des hommes et des femmes seraient calamiteux, leur rôle est aussi évoqué dans les cas de puberté très précoce et dans l'apparition de certains cancers hormonaux-dépendants.

Vers une nouvelle réglementation européenne ?

Le parlement européen leur a déclaré la guerre. Avis de mobilisation du jeudi 14 mars 2013 à Strasbourg. Les eurodéputés ont voté un rapport à leur sujet ( 489 voix pour, 102 voix contre, 19 abstentions). Ils réexamineront de très près les règles européennes en vigueur (**) sur les perturbateurs endocriniens, en vue d'une nouvelle réglementation d'ici au moins de juin 2015. La recherche sera développée pour mieux évaluer l'impact et les effets indésirables des PE, selon leur petit nom. Des mesures seront prises pour protéger les vulnérables, les femmes enceintes et les nourrissons. " Nous en savons assez pour réglementer ces substances selon le principe de précaution", a prévenu la députée Asa Westlung en présentant son rapport à ses collègues.

Dangereux ? Toxiques ? Délétères, les PE ? A partir d'une certaine dose seulement, martèlent en chœur industriels et professionnels de l'industrie chimique ou cosmétique, soucieux avant tout, semble-t-il, de protéger leurs intérêts et de maintenir le statu quo.

Finalement que sait-on des perturbateurs ? A partir de quel seuil les perturbateurs endocriniens font-ils effet sur l'organisme humain ? Sont-ils vraiment dangereux ? Une littérature scientifique abondante révèle l'impact de ces agents chimiques sur la santé humaine et l'environnement. Les premiers travaux sur les PE ont été publiés en 1998 par le biologiste américain Frederick vom Saal de l'université du Missouri. Ils ont identifié une altération du système reproducteur et une baisse de la production de sperme chez les rats qui avaient été exposés in utero à de faibles doses de bisphénol A. La dernière étude en date (***) a mis en évidence une baisse de 32% de la concentration du sperme des Français entre 1989 et 2005.

Principe de précaution

De lourds soupçons et pourtant pas de preuve irréfutable. Car en l'état actuel de la recherche, la science ne permet pas de définir une valeur limite au-dessus de laquelle les effets indésirables interviendraient. Certains pays appliquent le principe de précaution. D'autres laissent faire. Quant à l'agence européenne de sécurité sanitaire (dont l'indépendance est contestée), elle part du principe qu'il n'existe pas de consensus scientifique sur les doses à partir desquelles les agents chimiques incriminés libéreraient leurs effets indésirables.

Les agents envahisseurs ont donc le champ libre pour continuer d'agir dans l'ombre, tapis dans leur monde chimique obscur. DEHP, BBP, DINP, DNOP, BPA .. Qui sait qui se cache derrière ces sigles opaques ? Quelle est la véritable action de ces mystérieuses particules ? Comment le savoir, à moins d'être en mesure d'analyser soi-même chaque petite parcelle de particule, de jouer au petit chimiste à domicile. Mission impossible. D'autant qu'entre-temps d'autres envahisseurs sont déjà arrivés: EDTA, BHT, BHA, ethylhexylmethoxycinnamate, hydroxylpropyltrimonium etc caetera ...
La guerre est déclarée, on vous dit.

* Di-2-éthylhexyle, benzylbutyle, di-n-octyle, diisononyle, bisphénolA
** La directive REACH, en vigueur depuis 2007, vise à protéger la santé humaine et l'environnement contre les risques que peuvent poser les produits chimiques au sein du marché intérieur.
*** L'étude menée par l'épidémiologiste Matthieu Rolland de l'Institut de veille sanitaire a été publiée dans la revue Human Reproduction du 5 décembre 2012.