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L'avenir de l'Europe passe aussi par Kiev

3 min

Kiev, 20 février 2014. Les chars avancent sur la capitale ukrainienne, encadrant l’action des Spetsnaz, les forces spéciales, qui tirent à la kalachnikov sur la foule qui, à son tour, réplique. Un mur de feu. Le chaos. Des morts.
D’un côté, les agents de Viktor Ianoukovitch, qui ont reçu l’ordre d’écraser la révolte dans le sang. De l’autre, des manifestants pro-européens, rassemblés depuis trois mois pour demander le départ du président oligarque-ami de Moscou, et le rapprochement de leur pays avec l’Union européenne. La place de l’Indépendance, Maïdan, est coupée en deux. A l’image du pays, avec sa partie Ouest, qui aspire à rejoindre l’Europe, et l’Est, russophone depuis des siècles.

Pendant ce temps, à 1800 kilomètres de là, les ministres européens des Affaires étrangères sont réunis dans la salle du Conseil à Bruxelles pour discuter de la situation ukrainienne. L’Union européenne peut-elle, doit-elle sanctionner des dirigeants élus démocratiquement ? Les Européens s’entendent sur le principe de sanctions ciblées : contre les « responsables de violences », principalement des proches du régime, diplomates, chefs de la police et oligarques ukrainiens, lesquels font beaucoup plus d’affaires avec l’Europe que dans leur propre pays. Leurs avoirs financiers seront gelés et certains d’entre eux privés de visas pour le continent. Une demi-douzaine de personnalités est visée, y compris des membres de l’opposition, « tous ceux qui sont tâchés de sang », selon les mots d’Emma Bonino, la ministre italienne. Pas de noms, les Vingt-Huit ne veulent pas compromettre leur chance de relancer le dialogue entre l’opposition et le pouvoir ukrainien. Justement, le lendemain, vendredi 21 février, un accord s’annonce entre le pouvoir et l’opposition sous les auspices de l’Union européenne, pour organiser une élection présidentielle anticipée, une réforme constitutionnelle et former un gouvernement d’union nationale. Comme un retour aux fondements de la Révolution Orange de 2004, avec au bout du combat l’espoir démocratique.

Ni indifférence, ni ingérence

Après trois mois d’attentisme, l’Europe s’est décidée à réagir. Elle assistait jusque-là, impuissante, à la répression de la révolte ukrainienne, tout en envoyant ses émissaires négocier sur place. Sa diplomate en chef, Catherine Ashton, envoyée à Kiev la veille de Noël, en vain. Son Commissaire à l’Elargissement, Stefan Füle, avec qui le président ukrainien a refusé, le 21 novembre dernier, de signer l’accord associant son pays à l’Union européenne, volte-face qui a déclenché le mouvement de la place Maïdan. Et puis ses ministres des Affaires étrangères, français, allemand et polonais, dépêchés en médiateurs au milieu des barricades.

Les sanctions décidées à Bruxelles, si elles sont mises en œuvre par les chefs d’Etat et de gouvernement, auront sans doute une portée limitée. Mais pour une fois, la diplomatie européenne a porté quelques fruits. Sa mission n’est pas finie. Les dirigeants européens ne peuvent rester indifférents aux événements de la place Maïdan, à cette guerre civile en cours aux portes de l’Europe, mais ils ne peuvent pas non plus décider pour l’Ukraine, signer à sa place le partenariat oriental. Pragmatique, Viktor Ianoukovitch a choisi le pacte que lui proposait Moscou : un prêt de 15 milliards de dollars et une ristourne de trente pour cent sur ses livraisons de gaz pour sauver son économie, promise à la faillite. Une offre, à ses yeux, beaucoup plus généreuse que la proposition d’aide européenne, assortie de nombreuses conditions.

Union européenne contre Union eurasienne

Que faire de plus ? Parler avec Moscou, pour qu’il relâche son emprise sur Kiev, et cesse le chantage économique. Depuis Sotchi, Vladimir Poutine garde l’œil sur son voisin. L’ancienne république soviétique fait partie de cet « étranger proche » qu’il veut maintenir dans le giron russe, avec l’ambition de créer, à l’horizon 2015, une grande Union eurasienne, vaste aire d’influence russe qui s’étendrait sur les terres de l’immense espace post-soviétique, intégrant l’Ukraine, le Belarus, la Géorgie etc.

La question ukrainienne ne se réglera pas sans la Russie. Il faut que l’Union européenne relance le dialogue avec Moscou. Que Berlin y prenne sa part. Première puissance économique du continent, l’Allemagne peut faire pression sur son partenaire commercial. Il faut aussi que les Européens redéfinissent leur coopération, leur politique de voisinage avec cette « autre Europe de l’Est » qu’ils ont délaissée pendant des années et qui, aujourd’hui, frappe à sa porte avec insistance. Faute de stratégie européenne claire, la Russie s’engouffrera dans le vide. Union européenne contre Union eurasienne : deux projets concurrents, et une bataille de frontières en perspective.

L’avenir de l’Europe se joue aussi à Kiev.