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La bibliothèque enchantée

Petites lectures européennes de vacances...
3 min

Tous ces livres ... ! Tant de livres ... !

En un coup d’œil, figé devant l'immense bibliothèque dressée devant lui, Frazkaz prit la mesure du patrimoine européen. Il avait trouvé refuge là, dans cette vaste pièce abritée du soleil, fuyant la touffeur de l'été, les trémulations de la Bourse, ses coups de chaud et ses mouvements flottants inexpliqués. A la vue de tous ces livres, il était rassuré.
La maison brûle mais je suis au frais, à l'abri du tumulte, se dit Frazkaz, auguste citoyen européen et Haut Représentant des Peuples et Peuplades Réunis, le HRPPR de son petit nom. Il se dit ça, immobile et silencieux et soudain, fouizzzzz! sous une impulsion magique Frazkaz fut transporté dans la bibliothèque.

Un tas de livres s'alignait à perte de vue. Une vaste étendue de culture européenne, qui couvrait vingt-sept contrées, du rocher de Gibraltar à la toundra finlandaise. Il pouvait s'y ballader sans entraves, sautant les frontières et les latitudes. Le premier livre qui passa devant ses yeux, "Die Zisterzienser- Geschichte eines europäischen Ordens", écrit en langue germanique, expliquait en quoi les moines cisterciens avaient influencé la culture européenne. Mais Frazkaz se dit qu'il verrait ça plus tard parce qu'il y avait beaucoup d'autres livres à découvrir. Il poursuivit son chemin, survolant les départements "histoire" et "sciences sociales", et prit plein ouest. Sur les bords de la route qui descendait vers le sud, un deuxième livre apparut: "Le parlement de l'Europe au-dessus du vide: Étude anthropologique". Yeuille, yeuille, c'est du sérieux! Vide, vertige, perte de repères, déconstruction, déconnexion .. Frazkaz perdit pied. Le livre, la bibliothèque, l'espace vacillèrent ... il n'avait plus conscience de lui-même, il tombait dans le vide ... "Mais le vide c'est aussi ce que l'on remplit, le monde que l'on fonde, la possibilité d'un ailleurs qui surgit de la rencontre, un télescopage ..", disait le livre. Frazkaz en aurait bien appris plus mais sous l'effet d'une autre impulsion magique, il fut projeté en avant et lancé à toute berzingue dans la bibliothèque. Les livres défilèrent, une ribambelle d'ouvrages s'ouvrant à son passage comme pour le saluer, les époques, les styles, les genres, les langues, tout cela passa devant ses yeux, formant un étrange théâtre. Après un long temps de course folle comme ça, il atterrit enfin.
Un monde enchanté s'ouvrit autour de lui. Des romans ! Des romans comme s'il en pleuvait ! Ici, les "Prisonniers du Paradis" du vénérable Arto Paasilinna en finnois. A côté, les aventures du "Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" du bien-nommé Jonas Jonasson, venu de la Suède voisine. Là-bas encore, des classiques anglais en version érotique, tel "Orgueil et Préjugés" de la très distinguée Jane Austen, agrémenté notamment d'une scène de sexe approfondie entre Elisabeth et Mark Darcy. Et encore d'autres, tant d'autres, une kyrielle infinie de livres ..

Et soudain Frazkaz bascula cul par-dessus tête. Vide, vertige, perte de repères, déconstruction, déconnexion .. son monde vacilla. Quand il reprit pied,il se retrouva sur une étrange planète en compagnie d'un petit prince parlant une drôle de langue. Il n'en crut pas ses yeux. Des dizaines de petits princes regardaient Frazkaz. Ils parlaient allemand, anglais, bulgare, danois, espagnol, estonien, finnois, français, grec, néerlandais, hongrois, irlandais, italien, letton, lituanien, maltais, polonais, portugais, roumain, slovaque, slovène, suédois et tchèque:

Man kennt die Dinge, die man zähmt, sagte der Fuchs xората нямат вече време да проумяват нищо tärkein on silmin näkymätöntä on ne voit bien qu'avec le coeur
eχε γεια! είπε η αλεπού ami igazán lényeges, az a szemnek láthatatlan izda billi ma jezistux bejjiegħa tal-ħbieb najważniejsze jest niewidoczne dla oczy
...

Voilà la belle langue européenne!
dit Frazkaz.

Ce furent hélas les derniers mots de Frazkaz. Le Haut Représentant des Peuples et Peuplades Réunis resta enfermé à jamais dans sa bibliothèque enchantée. De là, il pouvait cheminer sans fin parmi les trésors du patrimoine littéraire européen. Il dut même ajouter sa propre pierre à l'édifice car un jour d'étranges sons sortirent des rayons de la bibliothèque: vertok srtikran esteran kran, ver es tok nol oz rhu trirl es kot, oz tok zeran nin ... peut-être les premiers mots d'une nouvelle langue européenne universelle, que Frazkaz avait inventée avec l'espoir d'unir enfin et pour toujours les peuples européens.

Phot: copyright : Ovaldo Martin, 2011