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Jean-Claude Juncker : vétéran européen

Paris- Bruxelles, le blog de Kathia Gilder
3 min

Et le gagnant est … Jean-Claude Juncker !

Ce sera lui. Les jeux sont (presque) faits. A 59 ans, l'ancien premier ministre luxembourgeois est promis au poste de président de la Commission européenne, qu'occupait depuis dix ans Jose Manuel Barroso. Vingt-six chefs d'Etat et de gouvernement l'ont adoubé à Bruxelles. Les conservateurs, dont il est issu, et même les socialistes. Tous ont estimé qu'il était le meilleur choix pour l'Europe. Pour François Hollande pas celui du cœur, mais "un choix logique, commencé dès la préparation des élections européennes".

Les dirigeants ont donc pris en compte le vote du 25 mai dernier, qui a donné la majorité aux formations regroupées au sein du Parti Populaire Européen (PPE). C'est déjà ça. Un petit progrès, symbole d'une Europe un peu plus démocratique. Jusqu'à présent, le chef de l'exécutif européen était désigné selon les intérêts de tel ou tel. Il est désormais l'expression de la majorité européenne sortie des urnes. Favori, mais candidat parmi les autres, Jean-Claude Juncker. Il a débattu publiquement avec ses concurrents, l'actuel président du Parlement européen Martin Schulz, le belge Guy Verhofstadt et l'allemande Franziska Keller, une première en Europe.

"Vieux routier"

Mais qui est donc le promu ? Il se définit lui-même, sur les plateaux de télévision en mai dernier, alors qu'il est en campagne : " j'ai une longue expérience de l'Europe. J'en connais l'odeur et la couleur. " Et de donner dans la foulée sa feuille de route : "je voudrais que l'Union européenne s'occupe des grands dossiers, pas des pommeaux de douche". Chevronné, Jean-Claude Juncker. Premier ministre du Grand-Duché pendant dix-huit ans. Autant de sommets européens à son actif. Patron de l'Eurogroupe, le club des ministres des Finances de la zone euro, de 2005 à 2013. Un "vieux routier" de la politique européenne, il en connaît les arcanes, a travaillé avec Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande. Pendant la crise de la zone euro, il a été en première ligne, échouant à sauver la monnaie unique, qui sera préservée après le feu vert d'Angela Merkel pour un plan d'aide à la Grèce en ruines, et grâce à l'action continue de Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne. Il a mis en œuvre les plans d'austérité qui se sont succédé sur le continent. Prompt à donner des leçons aux pays mauvais élèves de la classe européenne, mais peu pressé de changer le cours des choses en son Duché, dernier paradis fiscal du continent.

Fédéraliste, mais pas trop

Un fédéraliste à géométrie variable, d'accord pour harmoniser les politiques des autres, mais attaché à la sauvegarde du secret bancaire de son pays. Un premier ministre désavoué fin 2012, après les révélations d'une rocambolesque affaire d'espionnage, dans laquelle il aurait été impliqué, selon un rapport parlementaire. Un homme du passé pour Londres. Détesté par une majorité de Britanniques, qui voit en lui un individu "suffisant et snob" *. David Cameron a refusé, avec le hongrois Viktor Orban, de voter pour lui, il ne voulait pas de lui à la Commission européenne. Trop fédéraliste pour le premier ministre britannique qui refuse tout nouveau transfert de compétences nationales à Bruxelles. Juncker, le bouc émissaire facile de la presse pipole d'outre-manche qui pointe du doigt son talon d'Achille, le caricature en alcoolique "buvant toujours son cognac au petit-déjeuner", ce qu'il dément catégoriquement, avouant juste "un peu de gin tonic en été".

C'est désormais aux députés européens de valider ou non le choix de Jean-Claude Juncker. Ils ont déjà choisi le président du Parlement européen. Martin Schulz remplace Martin Schulz. Un vote sans surprise mais une première depuis 1979. Et selon toute vraisemblance, Jean-Claude Juncker succèdera donc à Jose Manuel Barroso. Les dirigeants européens se sont entendus pour se partager les postes, l'équilibre des forces ne changera pas. Un conservateur et un socialiste à la tête des deux grandes institutions européennes: le fruit d'un arrangement entre chefs d’État et de la volonté d'Angela Merkel d'offrir un poste aux sociaux-démocrates allemands.

Ainsi vont les choses sur le continent européen. Les temps changent, dans une majorité de pays les électeurs ont exprimé colère et désenchantement, et tout semble continuer comme avant. Comme si de rien n'était. A moins que l'inamovible Jean-Claude Juncker ne fasse preuve d'imagination, au sein d'une institution devenue le symbole d'une lointaine et incompréhensible Europe. Saura-t-il initier les grandes réformes que l'Europe attend depuis vingt ans ? De l'audace, monsieur Juncker ! L'Europe en a besoin maintenant.

* "Block Juncker to save real democracy in Europe", Gideon Rachman, Financial Times, 2 juin 2014.