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Clément Sénéchal, intello, révolutionnaire et connecté

5 min

"Talentueux, discret, taiseux". Les adjectifs sont toujours les mêmes dans la bouche de ceux qui le connaissent bien et le fréquentent en politique. Lui-même le dit, comme un automatisme : "Je ne suis pas très bavard". Pourtant, pendant l’heure et demie que nous passons ensemble, ce n’est pas l’impression qu’il donne. Il répond aux questions de manière longue et détaillée, sans s’arrêter. A l’aise devant la caméra, c’est même lui qui rappellera que l’exercice comprend un passage filmé. (Enregistré le 15 juillet 2014, avant les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon sur sa décision de prendre du recul et ses critiques du front de gauche).

(Images, Elsa Mondin-Gava).

Après un stage de six mois à Mediapart, Clément Sénéchal intègre en 2012 l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon dans la course à la présidentielle et devient son community manager. "J’étais le chef d’orchestre de ses réseaux sociaux", raconte le jeune homme blond, le sourire encore dans les yeux. "Le courant entre Jean-Luc et lui est bien passé" se souvient Alexis Corbière qui l’a, entre autres, recruté pour le job. "Clément écoutait les meetings de Jean-Luc et reprenait ses formules sans jamais les déformer, ce qui n’est pas évident", poursuit le secrétaire national du parti de gauche (PG). Tout le monde reconnaît un travail percutant et plutôt bien mené. "Il a très bien synthétisé sur Twitter le bruit et la fureur de Mélenchon, n’hésitant pas à aller au clash", abonde le journaliste de Médiapart Stéphane Alliès. Les mots de Mac Beth devraient faire plaisir à celui qui cite Shakespeare parmi ses auteurs préférés.

"C’est amusant de tweeter pour quelqu’un d’autre", confie ce normalien de 28 ans. "C’est presque un exercice de romancier : on doit entrer dans la tête de quelqu’un d’autre, vivre comme si on était quelqu’un d’autre, penser comme si on était quelqu’un d’autre…" Clément Sénéchal a le sens de la formule et place un auteur ou un concept une phrase sur deux. "Heureusement qu'il est passionnant. Je ne l’aurais pas fait pour n’importe qui, y compris au sein du front de gauche", lance-t-il piquant. Désormais officiellement au chômage, il ne semble pas trop s’inquiéter pour son avenir.

"Mélenchoniste" pur et dur

Clément Sénéchal a grandi à Sallanches en Haute-Savoie "au pied du Mont-Blanc", sur une terre de droite. Le jeune militant baigne dans une culture politique. Son grand-père est un militant socialiste, son père "féru de pensée politique". Il construit son propre positionnement autour du personnage de Jean-Luc Mélenchon, quand celui-ci est encore au Parti socialiste. "En 2005 à la fac, j’avais une prof de philo très proche de ses idées. C’est là que j’ai commencé à le suivre, au moment du referendum pour la constitution européenne". Son premier grand souvenir politique se situant tout de même en 2002, au moment des manifestations contre Jean-Marie Le Pen arrivé au second tour de l'élection présidentielle.

« C’est important d’être député »

La situation politique actuelle semble le désespérer. "Il n'est pas exclu que Marine Le Pen arrive au pouvoir en 2017", pronostique sans sourciller celui qui aurait aimé vivre la Révolution française "pour courir dans les rues de Paris". "Plus Saint-Just que Robespierre". Quant au PS, "C'est très décevant. La gauche arrive au pouvoir et approfondit les politiques de droite", souffle-t-il en caressant les fleurs d'un arbuste, le regard ailleurs. Ne lui parlez pas des frondeurs du PS et de leur abstention sur les textes budgétaires, acte de lâcheté pour celui qui conçoit l’engagement politique comme "un devoir moral". "Ils auraient pu empêcher la ligne désastreuse des socialistes en votant contre ces projets de loi. Ils ont une parcelle du pouvoir populaire entre les mains et ils n’en font rien. Les gens vont se dire à quoi ça sert de voter si mon député ne fait rien ? C’est important d’être député".

"Je voudrais être romancier, comme quand j'étais petit"

"J’aime assez écrire" confie modestement celui qui vient de sortir son premier ouvrage théorique très fouillé : «Médias contre Médias, la société du spectacle face à la révolution numérique » (Editions Les Prairies ordinaires). "C'est un théoricien" reconnaît son ancien collègue à Médiapart, Stéphane Alliès. Nourri par la littérature du XIXe siècle, Clément Sénéchal écrit aussi bien des ouvrages théoriques, de la politique ou de la fiction. Un blog aussi, qu'il tient depuis son départ de Médiapart. "Je l’ai ouvert pour rassembler tout ce que j’avais écrit et continuer à avoir un carnet de notes ouvert quelque part ". Poète. Le qualificatif lui fait plaisir. "’J'écris des poèmes oui" confesse-t-il à peine gêné. Il ne faut pas longtemps avant de le lui faire dire "Je voudrais être romancier, comme quand j’étais petit". Nous n’aurons pas de début de roman, mais un poème retrouvé dans son téléphone :

"C'est mon filet de secours"

"Il sera toujours engagé, je ne le vois pas détaché du débat politique", affirme son ami Alexis Corbière. Stéphane Alliès lui reconnaît une "certaine intuition, alors même qu’il ne vient pas du sérail des communicants". "On ne l’imagine pas en première ligne d’une campagne, mais plutôt en plume" tranche le spécialiste de la gauche. Plume, ce n’est pas encore exactement le job qu’il fait pour Raquel Garrido avec qui il co-anime, au sein du parti, la commission "pour la constituante et la 6e République". "Il ne parle pas encore le Garrido comme il le faisait sur Twitter pour Mélenchon", s'amuse la porte-parole internationale du parti. "Mais il me conseille, me sensibilise aux thématiques du numérique, m'aide à trouver des angles avant d'aller dans les médias". C'est à lui qu'elle envoie des SMS quand, en direct sur un plateau de télévision, un chiffre ou une information lui échappe. "C'est mon filet de secours", résume l'avocate de Jean-Luc Mélenchon.

Victor Hugo, l'Islande et la politique

Lui ne sait pas très bien ce qu'il fera plus tard. Élu ? Pourquoi pas, pour "défendre mes idées de manière directe"... mais pas dans le régime actuel. Journaliste ? "Ça va être difficile, et je ne suis pas sûr de vouloir vraiment faire cela...". Comme souvent, c'est chez les philosophes que cet ancien élève de l'ENS Lyon va puiser son inspiration : "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, disait Wittgenstein. Je suis donc face à un dilemme, on demande tout le temps aux politiques de parler, alors même qu'il y a des choses dont on n'est pas aptes à parler. Voilà les questions que je me pose aujourd'hui". Il nous quitte pour partir en Islande, dans les montagnes du Landmannalaugar, mais trouvera tout de même un refuge avec wifi pour répondre à deux questions complémentaires. Celui qui parle de Victor Hugo avec plus d'admiration que pour Jean-Luc Mélenchon ne veut qu'une chose : continuer d'être "inventif et droit". Presque un slogan politique.