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La mémoire de la colonisation, un sujet qui reste hautement sensible

En qualifiant la colonisation de "crime contre l'humanité", Emmanuel Macron a relancé le débat sur une page sensible de l'histoire de France, et qui continue à diviser, à l'heure où les quartiers à forte population immigrée sont sous le choc de l'"affaire Théo".

Emmanuel Macron, le 14 février 2017 à AlgerEmmanuel Macron, le 14 février 2017 à Alger

En qualifiant la colonisation de "crime contre l'humanité", Emmanuel Macron a relancé le débat sur une page sensible de l'histoire de France, et qui continue à diviser, à l'heure où les quartiers à forte population immigrée sont sous le choc de l'"affaire Théo".

"A chaque fois qu'on aborde la question il y a un tollé, on ne peut pas le faire sans soulever des passions", explique à l'AFP Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d'Algérie et de la question coloniale.

François Hollande s'était lui aussi attiré des critiques après avoir, en 2012 à Alger, reconnu solennellement "les souffrances" infligées par la colonisation, sans toutefois formuler d'excuses. Cinq ans plus tôt, Nicolas Sarkozy (alors président) avait reconnu que "le système colonial a été profondément injuste", tout en refusant l'idée de "repentance".

Le candidat d'En Marche!, est allé plus loin en qualifiant la colonisation de "crime contre l'humanité". "C'est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l'égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes", a-t-il dit à une chaîne algérienne lors de son voyage à Alger.

- "Déni" -

A-t-il eu raison dans le choix des mots? Les historiens soulignent que "crime contre l'humanité" est avant tout un terme juridique, employé depuis le tribunal de Nuremberg, avec un éventail de caractéristiques: déplacements massifs, torture, meurtre...

"Mais la question n'est plus là depuis longtemps, on est totalement dans la sphère politique", note Benjamin Stora.

Car la colonisation continue de hanter la mémoire collective. "C'est une question gênante", qui suscite "une forme de déni", estime l'historien Gilles Manceron.

Il a fallu près de 40 ans pour que la France reconnaisse officiellement "la guerre d'Algérie", pudiquement désignée jusqu'alors comme "les événements" ou des "opérations de maintien de l'ordre". Et en 2005 la promulgation en France d'une loi dont un article évoquait le "rôle positif" de la colonisation avait enflammé les esprits et crispé les relations avec Alger.

Une partie de la société française "reste bloquée sur des stéréotypes autour des bienfaits de la colonisation et des forces mémorielles, qui se sont coagulées autour de la nostalgie coloniale dans certaines régions telles que PACA ou Languedoc-Roussillon", ajoute Gilles Manceron. 

Dans cette histoire "complexe qu'il ne faut pas schématiser", note-t-il, les "nostalgies sincères de certains rapatriés" croisent "les jeunes de banlieue, héritiers d'un autre versant" de la mémoire, et dont certains disent: "mon grand-père ou oncle a été arrêté et torturé et on ne l'a jamais revu".

- "Marqueur identitaire" -

"Pour les jeunes de banlieue issus de l'immigration c'est un marqueur identitaire", ajoute Benjamin Stora.

A l'heure où les nouveaux militants antiracistes endossent une vision plus communautariste de leur combat, il est certain que la question de la mémoire coloniale reste vivace.

Même si, nuance Michel Kokoreff, sociologue spécialiste des banlieues, les jeunes moins politisés "ne sont pas forcément dans la conscience de la colonisation, mais dans l'intériorisation des valeurs qui s'y rapportent: la domination, le mépris..."

L'actualité jette un éclairage particulier sur cette question, alors que des incidents ont éclaté dans les banlieues dans le sillage de l'affaire Théo, du nom de ce jeune Noir victime d'un viol présumé lors de son interpellation. 

En marge de cette affaire, un responsable syndical policier a largement choqué lorsqu'il a estimé que l'insulte "bamboula" était "à peu près convenable".

Le discours colonial a "laissé des traces dans les esprits", soupire M. Manceron. Mais pour les historiens, il est nécessaire de trouver le moyen d'aborder sereinement cette page de l'histoire. "Sinon on continuera à avoir des comportements discriminatoires vis-à-vis des personnes ayant la peau brune et qui cherchent un emploi, ou tels que ceux qu'on a vus récemment dans l'actualité de la part des forces de police", affirme l'historien.