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Assemblée nationale

Un rapport parlementaire met en garde contre une "nouvelle tentation terroriste d'ultra-droite"

Selon la commission d'enquête créée à la demande de La France insoumise, les effectifs des groupuscules d'extrême droite sont stables "depuis des décennies".
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Muriel Ressiguier (LFI) et Adrien Morenas (LaREM).Muriel Ressiguier (LFI) et Adrien Morenas (LaREM).

La commission d'enquête "sur la lutte contre les groupuscules d'extrême droite en France" rend publiques ses conclusions ce jeudi.

Créée à l’initiative du groupe La France Insoumise, qui a fait usage de son "droit de tirage", cette commission d'enquête avait notamment pour but d'étudier les raisons de "la recrudescence des agressions commises" par les membres de ces groupuscules. Elle était également une réponse au projet d'attentat qui avait visé en 2017 Jean-Luc Mélenchon ainsi que Christophe Castaner.

Le rapport, rédigé par le député La République en Marche Adrien Morenas, formule une trentaine de propositions et met en garde contre l'émergence d'un risque "terroriste" d'ultra-droite.

2.500 personnes, un chiffre stable

Pendant six mois, les députés ont tenté de comprendre l'étendue du phénomène, qualifié par le journaliste Jean-Yves Camus de "bouillon de culture éminemment instable", composé de groupes qui "se créent, disparaissent, se multiplient par scission".

Lors de son audition du 7 février, le secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Intérieur Laurent Nunez avait lui aussi évoqué cette fragmentation, énumérant différentes tendances : les néonazis, les skinheads, les néopopulistes, les ultranationalistes, les identitaires... Il avait particulièrement insisté sur les "survivalistes", qui revendiquent un principe d'auto-défense face à un péril islamiste supposé et "cherchent effectivement à s'armer".

Selon le rapport, ces différentes branches de l'ultra-droite ont trois points en commun : elles "glorifient la violence", elles ont "un fort sentiment de haine" (toutes les personnes interrogées évoquent le "grand remplacement" sans toutefois en donner une même définition) et elles s'opposent "violemment" aux groupuscules d'extrême gauche.


Selon l'historien Nicolas Lebourg, l'effectif total de ces groupuscules est d'environ 2.500 personnes : "Il est demeuré le même depuis des décennies en dépit de l’évolution de la démographie française", a-t-il déclaré devant les députés, évoquant une répartition géographique "qui n'a pas varié depuis les années 1930 : le couloir rhodanien, Lyon, Marseille, et aussi Nice".

Des chiffres relativement modestes selon Adrien Morenas, qui estime que l'on ne peut pas, en l'état, "valider la thèse de groupes de plus en plus organisés, structurés et puissants".

Police, gendarmerie, armée

Le rapport, qui décrit des "militants jeunes, majoritairement issus de milieux populaires", relaie en revanche une des mises en garde du journaliste Jean-Yves Camus : "un certain nombre" de membres d'organisations particulièrement radicales "ont servi dans la police, la gendarmerie et l'armée".

Tracfin, en lien avec la direction du renseignement et de la sécurité de la défense, travaille d'ailleurs sur "les militaires et anciens militaires susceptibles de s'engager dans des actions militaires et actions violentes". Signe de l'inquiétude d'Adrien Morenas, la première recommandation du rapport concerne une meilleure surveillance des "membres ou anciens membres des forces armées ou de sécurité intérieure impliqués dans des groupes d'ultra-droite".

Par ailleurs, Muriel Ressiguier, la présidente LFI de la commission d'enquête, et Adrien Morenas s'accordent sur un point : l'existence d'une "nouvelle tentation terroriste d'ultra-droite" qui "doit être prise en compte avec sérieux".

La menace prendrait, selon le rapport, deux formes. La première émane de groupes de type "survivaliste". Composés d'une dizaine de personnes, ces "enfants du 13 novembre", comme les nomme l'ancien directeur général de la sécurité intérieure Patrick Calvar, se considèrent "en guerre contre le péril étranger" et comptent "riposter", notamment en "réaction aux attentats islamistes que la France a connus ces dernières années".

"Riposter"

La menace provient ensuite de "loups solitaires", comme Maxime Brunerie, qui avait tenté de tuer le président de la République, Jacques Chirac, le 14 juillet 2002. Selon une commission d'enquête du Sénat, 611 personnes étaient détenues pour terrorisme au 1er février 2018 : "505 appartenaient aux réseaux djihadistes et 28 à l'extrême droite."

"Le constat est assez clair, on observe surtout des actes de violences volontaires et de dégradations", a toutefois tempéré Laurent Nunez lors de son audition de février, évoquant également des "rixes entre groupes antagonistes" ou encore des "agressions racistes".

Mais le secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Intérieur a reconnu, pour "certains de ces groupuscules", "la préparation [dans le passé] d'actions plus violentes qui s'apparentent plus à des actions de type terroriste".

Muriel Ressiguier (LFI) veut dissoudre Génération Identitaire

Malgré leur nombre relativement limité, les militants d'ultra-droite livrent, selon le rapport, une "véritable guerre de l'information ou de la désinformation" sur Internet, qui leur permet, avec l'aide d'une "galaxie de comptes ou faux comptes", de "diffuser leurs idées", de "recruter" ou encore de "renforcer leurs communautés".

Une "minorité agissante et bruyante" parvient à démultiplier sa visibilité et son influence dans ces différents espaces et à les rendre "toxiques".Rapport sur la lutte contre les groupuscules d'extrême droite en France

Le rapport cite notamment le succès du site Egalité et Réconciliation d'Alain Soral qui "compte 8 millions de vues par mois".

Les militants tentent également d'"influer sur l'agenda politique" : ils réalisent des "happenings médiatiques" avec la volonté de se "substituer à un Etat jugé défaillant", prétendant se protéger "de la 'racaille', des migrants, de l'Islam". Adrien Morenas donne pour exemple Génération Identitaire et "les opérations de blocage du col de l’Échelle en avril 2018, dont l’objectif était de mettre en scène les lacunes supposées du contrôle de l’immigration et des frontières".

Muriel Ressiguier profite de son avant-propos pour demander la dissolution de Génération Identitaire, qu'elle accuse "d'exploiter les zones grises du droit", de vouloir "court-circuiter la République" et d'avoir un "message incitant à la xénophobie".

Le boom des cagnottes

Le rapport souligne également la montée en puissance du financement participatif, qui "pourrait renforcer les capacités d'action" des groupes et "leur permettre de franchir certains seuils critiques".

L'utilisation des "cagnottes" serait en "explosion" d'après TRACFIN.Rapport sur la lutte contre les groupuscules d'extrême droite en France

Pour illustrer son propos, Adrien Morenas évoque une nouvelle fois Génération identitaire, qui a pu lever en 2017 près de 150.000 euros en ligne pour louer un bateau destiné à empêcher des associations de fournir une aide à des migrants quittant la Libye.

Une réalité décrite par le Maître de conférence Tristan Mendès France, auditionné en mars 2019 :

"Prestataires de services" pour le RN

Muriel Ressiguier évoque également des "liens" entre le Rassemblement national et les groupuscules d'extrême droite. Elle affirme que "certains membres de Génération Identitaire sont même devenus des collaborateurs de personnalités du parti". L'élue cible Damien Lefèvre, "plus connu sur les réseaux sociaux sous son pseudonyme de Damien Rieu", qui est "devenu le collaborateur parlementaire de Gilbert Collard".

L'historien Nicolas Lebourg estime ainsi que les sympathisants des groupuscules d'ultra-droite, au lieu de militer au sein du RN, lui servent de "prestataires de services, si bien qu'ils n'entachent pas le parti directement". "Ils peuvent alors apporter leur concours pour l'organisation de certains événements, en matière de communication, de logistique, de service d’ordre, etc.", complète le rapporteur Adrien Morenas.

Mais le député La République en Marche est moins catégorique que sa collègue de LFI, évoquant des "liens difficiles à caractériser" et assurant ne pas être "en mesure d'apporter une réponse univoque" à la question.

Le Front National n'est plus, comme il le fut en 1972 et au milieu des années 1990, la maison commune dans laquelle tous les militants de groupuscules avaient au moins un pied.Jean-Yves Camus, cité par le rapport de la commission d'enquête

Assécher les revenus publicitaires

Pour lutter plus efficacement contre les groupuscules d'extrême droite, Adrien Morenas avance plusieurs pistes : il propose de renforcer les moyens des services de renseignement ou encore de garantir une meilleure coordination entre services.

Il préconise aussi de durcir les sanctions visant ceux qui participeraient au maintien ou à la reconstitution d'un groupement dissous en les faisant passer à sept ans d'emprisonnement et 100.000 euros d'amende.

Adrien Morenas souhaite également renforcer le cadre juridique de la dissolution administrative, "une procédure qui désorganise véritablement les groupes". Le but serait de "simplifier l'imputation au groupuscule des agissements de ses membres".

Recommandation n°8 : [...] prévoir la possibilité de dissoudre les associations en question à raison de leur inaction ou de leur abstention à faire cesser de tels agissements.Rapport sur la lutte contre les groupuscules d'extrême droite en France

Le député propose enfin d'assécher les revenus publicitaires des sites jugés haineux en encourageant, par exemple, les initiatives visant à publier les listes d'annonceurs dont les contenus sont visibles sur de tels sites.

Une éducation aux médias des seniors

Muriel Ressiguier avance quelques propositions supplémentaires. Elle juge par exemple nécessaire de "donner davantage de moyens à l'éducation aux médias des seniors, dont les études montrent que ce sont eux qui propagent le plus de fausses informations en ligne, notamment en les repartageant".

Elle souhaite aussi "confier le rôle de médiateur dans les situations de retrait de contenu à une organisation indépendante, au lieu de laisser ce rôle aux Gafa".


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