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Coronavirus

Paroles de députés confinés : Agnès Firmin Le Bodo

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Agnès Firmin Le Bodo, députée UDI, Agir et Indépendants de Seine-Maritime, pharmacienne.
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Agnès Firmin Le Bodo, comment allez-vous ?

Je vais bien, mais je suis inquiète. Je vais aussi bien que possible dans les circonstances actuelles. Je suis concentrée sur mon métier de pharmacienne et sur mon rôle de députée avec le souci de relayer les préoccupations des Français.

On vous connait davantage comme députée mais vous êtes aussi pharmacienne comment menez-vous vos deux activités de front pendant l’épidémie ?

Je mène clairement les deux activités de front pendant l’épidémie. Avant le 16 mars j’étais députée et pharmacienne, depuis le 16 mars je suis pharmacienne et députée ! La priorité va à la pharmacie, mais je continue à assurer mes fonctions de députée, car je suis très sollicitée sur la problématique des masques et des surblouses pour les aides-soignants et les professionnels de santé qui en manquent, même si aujourd’hui, c’est en partie, résolu. Je suis saisie par les commerçants, les entreprises parce que la plateforme du gouvernement est débordée. Je suis contactée par

les Havrais coincés au large de la Floride… Les sujets sont nombreux. Depuis quelques jours, je suis confrontée à la mort, à leur domicile, de personnes âgées que j’ai toujours connues. C’est douloureux et humainement très difficile à gérer. Cela fait partie de notre fonction, mais c’est dur.

Vous sentez-vous plus utile en tant que pharmacienne ?

Je ne sais pas si je me sens plus utile, mais pour moi c’était une évidence absolue de redevenir pharmacienne à plein temps. Dès le lendemain des élections je suis allée à la pharmacie et j’ai décidé d’y passer tout le temps nécessaire du lundi au samedi. Ma place est ici et puis, de toute façon, l’Assemblée tourne au ralenti. Cependant, je reste très active en tant que députée. Avec le télétravail nous avons trouvé d’autres façons de nous parler avec mes collègues, même si le contact humain manque un peu. Nous organisons des conférences téléphoniques, des visioconférences avec le bureau de la commission des affaires sociales. En fin de semaine dernière, je représentais le parti Agir à la réunion avec le Premier ministre, qui était lui, à Matignon. Elle a duré toute la matinée. A midi, j’avais rendez-vous avec l’inspecteur d’Académie pour les écoles. A 16h, j’avais une réunion d’information avec la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. Le lendemain, le préfet a reçu les élus et, à l’heure du déjeuner j’ai appelé les directeurs d’Ehpad, le directeur de la Chambre de commerce, le directeur du port pour faire un point trois semaines après le début du confinement. J’appelle aussi directement le directeur de l’hôpital et la directrice de l’Agence régionale de santé pour échanger sur tous les sujets. Avec ma double casquette c’est utile pour faire remonter toutes ces informations.

Au Havre, vous avez été élue députée dans l’ancienne circonscription d’Edouard Philippe, qui avait décidé de ne pas se représenter en 2017. Vous connaissez bien le Premier ministre. Lui faites-vous remonter directement certaines informations ?

Cela m’arrive, mais j’évite. Quand il faut le faire, je le fais. Nous avons un lien direct avec les ministres ou les conseillers des ministres qui sont disponibles pour répondre à nos interrogations. La situation actuelle fait que nous communiquons beaucoup plus qu’à l’Assemblée ou dans l’exercice habituels de nos mandats. Les députés font notamment remonter les problématiques de leurs territoires via les boucles WhatsApp dont nous disposons. Et nous avons aussi des échanges téléphoniques plus réguliers qu’en temps normal.

Quelles sont les questions les plus fréquentes que vos clients vous posent ?

Est-ce que vous avez des masques ? Les masques c’est pour moi le point noir du moment même s’il y en a d’autres. Les gens en veulent, mais je n’en ai pas et, même si j’en avais, je ne pourrais pas leur vendre. Je vois plein de gens avec des masques dans la rue et je me demande où ils se les procurent. Le problème c’est que le personnel de santé n’en a pas suffisamment. Il faut les donner aux plus fragiles. J’en ai reçu cinq cents, il y a quinze jours, et quatre cents hier, mais demain je n’en aurais plus pour les professionnels de santé alors que les boulangères, les caissières, seraient légitimes à en avoir. Il va pourtant falloir se mettre à en porter et être ingénieux pour fabriquer des masques alternatifs. A la pharmacie je me suis munie de vitres en plexiglas.

Certains clients se sont-ils rués sur le Doliprane ou l’hydroxychloroquine ?

On a eu ça pour l’hydroxychloroquine. On a dit non. Et cela s’est un peu calmé depuis qu’on a appris que des gens étaient décédés à cause de problèmes cardiaques liés à ce traitement. Mes ventes de paracétamol ont augmenté de 30% au mois de mars. La limitation à deux boîes par personne est une bonne mesure. On a le droit à deux boîtes quand on a de la fièvre et les gens ont toujours un peu de fièvre !

Avez-vous des malades qui viennent directement à la pharmacie sans passer par le 15 ?

Oui, c’est arrivé. Je les envoie alors chez le médecin ou je leur dis de téléconsulter, comme cette personne qui est venue deux jours de suite m’acheter du Doliprane et qui présentait tous les symptômes du Covid-19.

Avez-vous suffisamment de gel hydroalcoolique pour travailler ?

De ce côté-là, ça va mieux car les pharmacies ont le droit de fabriquer du gel jusqu’au 31 mai. Au début, on n’arrivait pas à avoir de l’alcool pour le préparer. Ensuite, on a eu des problèmes pour s’approvisionner en flacons, alors les industriels, qui fabriquent habituellement des bouteilles en plastique, ont fait des flacons. Ce qui est encourageant, c’est la chaîne de solidarité qui se crée. Je rencontre aussi des difficultés pour avoir des surblouses pour le personnel soignant. J’en ai fait part, comme d’autres, au Premier ministre lors de notre réunion à distance avec lui. Mais j’ai vu un patrons pour en favriquer avec des sacs plastiques. S’il le faut on fera comme ça !

Disposez-vous de tests de dépistage ?

Non. Il y en a à l’hôpital et dans quelques villes, comme le Havre, où il existe des drives sur le parking de l’hôpital pour tester les personnels soignants ou ceux qui travaillent avec les plus fragiles.

Avez-vous connaissance de manque de médicaments, curare, morphine dans les hôpitaux ?

Nous ne sommes pas encore très touchés, mais eu égard à l’augmentation de l’utilisation il est évident que cela va finir par manquer. Ici, nous ne sommes pas au pic de l’épidémie, nous faisons partie des régions les moins touchées et on ne nous envoie pas encore de malades d’ailleurs mais l’hôpital du Havre et la région est prête à en accueillir.

Le confinement laisse craindre une augmentation des violences intrafamiliales. Depuis qu’il est mis en place il est possible de donner l’alerte dans les pharmacies. Avez-vous beaucoup de cas ?

Non, mais c’est une bonne mesure. Le pharmacien est l’acteur de santé du quotidien sans pouvoir donner l’alerte, j’espère donc que cette mesure pourra perdurer. Cette décision est une chance supplémentaire de pouvoir donner l’alerte car on dit beaucoup de choses de sa vie dans une pharmacie.

Que faudra-t-il changer dans le monde d’après ?

D’abord il faudra prendre le temps de réfléchir à tout cela, de le digérer et de se poser. Cette crise appelle pas mal de questions sur notre capacité logistique, par exemple. Pour un pays comme le nôtre, on a souci surprenant pour acheminer les choses. Ensuite, on devra s’interroger sur un contrôle des stocks d’Etat. Je travaille d’ailleurs à une proposition de loi sur le sujet. Il faudra comprendre comment on a pas pu et pas su anticiper. Il faut bien sûr prévoir la suite, notamment en matière économique, mais avant tout il faut gérer la pandémie, on parle d’êtres humains, certains vont mourir. Il faut essayer de préserver ce qu’on peut préserver.

Propos recueillis par Brigitte Boucher