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Présidentielle 2017

Manuel Valls, une décennie d'idées iconoclastes à gauche

Sur les 35 heures, la fiscalité ou la laïcité, Manuel Valls a toujours fait entendre sa différence au sein du parti socialiste. Désormais candidat à la primaire, exhumera-t-il ces prises de position, lui qui devra incarner le rassemblement à gauche ?
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Montage photo Manuel Valls en 2007 et en 2016 - © AFPMontage photo Manuel Valls en 2007 et en 2016 - © AFP

Que ce soit sur le temps de travail, la fiscalité, mais aussi la sécurité ou la laïcité, Manuel Valls s'est toujours targué d'offrir des réponses "pragmatiques" qui l'ont longtemps distingué des autres dirigeants du PS. Il a même été un des premiers à vouloir abandonner l'étiquette "socialiste".

Ces prises de position pourraient former les premières pistes du programme vallsiste pour 2017... même si le militant social-libéral d'hier a parfois mis de l'eau dans son vin, après presque cinq ans passés au gouvernement.

Favoriser le retour du "big-bang fiscal" ?

Symbole de la politique fiscale de redistribution, l’impôt de solidarité sur la fortune est loin d’être une mesure intouchable pour Manuel Valls. En 2010, il suggère même son abolition qualifiant cet impôt d'"absurde" dans l'émission On n'est pas couché.

Cette réforme ne serait cependant pas à sens unique pour les plus aisés puisqu’il souhaitait l’assortir d’un véritable "big-bang fiscal", avec au programme la création d’une nouvelle tranche d’imposition, la fusion de la CSG et de l’impôt sur le revenu et une réforme de la fiscalité locale, "terriblement injuste car elle n’est pas assise sur le revenu". L’idée étant d’établir une fiscalité "plus progressive" pour tous.

Autant de réformes pourtant laissées au placard sous le quinquennat Hollande. D’ailleurs, en avril 2016, quand Emmanuel Macron suggère de supprimer l’ISF au profit d’une taxation plus élevée des successions, Manuel Valls recadre aussitôt son ministre de l'Économie :

Supprimer l'impôt sur la fortune, qu'on peut toujours améliorer, rendre plus efficace d'un point de vue économique, serait une faute.Manuel Valls sur France Info en avril 2016

En finir avec les 35 heures

Autre mesure phare sur laquelle le candidat Valls a toujours marqué sa différence : l'allongement du temps de travail. Le 2 janvier 2011, celui qui n'était alors que député de l'Essonne préconisait ainsi de "déverrouiller les 35 heures" :


Deux jours plus tard, il détaillait sa philosophie au micro de RTL :

Je propose d'augmenter de deux ou de trois heures - à négocier évidemment avec les partenaires sociaux - la durée légale du travail et donc, le salaire d'autant, en supprimant également le dispositif sur les heures supplémentaires, en tout cas une partie.Manuel Valls, le 4 janvier 2011

Si la gauche est revenue en 2012 sur la défiscalisation des heures supplémentaires, elle n'a assoupli la durée légale du temps de travail qu'à la marge. Grâce à la loi El Khomri, portée par Manuel Valls grâce à l'utilisation répétée du 49.3 contre une partie de son camp, les entreprises peuvent, avec l'accord majoritaire des salariés, baisser le taux de majoration des heures supplémentaires à 10% (au lieu d'un seuil plancher de 25%).

Le candidat Valls de 2016 abattra-t-il cette carte sur les 35h ? Pas sûr, s'il souhaite parvenir à rassembler le peuple de gauche. À droite, en revanche, François Fillon propose purement et simplement la fin de la durée légale du travail. En l'absence d'accord d'entreprise plus avantageux, la durée hebdomadaire du travail pour les salariés du privé serait limitée par le seul droit européen, soit 48h.

Valoriser la "belle idée du revenu universel"

Qui dit nouvelle campagne dit nouvelles idées, comme "cette belle idée du revenu universel" que s'est mis à défendre Manuel Valls depuis le mois d'avril. Dans un long plaidoyer publié sur sa page Facebook, l'hôte de Matignon précisait alors :

Ce chantier que nous ouvrons, c’est bien celui du revenu universel : pas une allocation versée à tous, y compris à ceux qui disposent de revenus suffisants – cela serait coûteux, et n’aurait aucun sens – mais une allocation ciblée, versée à tous ceux qui en ont vraiment besoin. Manuel Valls sur Facebook, 19 avril 2016

En fait de "revenu universel", l'ex-chef du gouvernement vise plutôt l'instauration dès 2018 d'un revenu minimal d'existence pour les plus précaires.

En septembre, lors d'un discours-hommage à Michel Rocard, son mentor en politique, il explicite sa pensée : il pourrait s'agir d'abord d'une mesure de simplification, "qui fusionnerait la plupart des minimas sociaux existants" et qui, contrairement au RSA, "serait ouverte à tous, y compris aux moins de 25 ans".

Cliver sur les deux gauches "irréconciliables"

Début 2016, à Corbeil-Essonnes, Manuel Valls acte l’existence de deux gauches : la sienne, qui ne doit “en aucun cas s’interdire, sur le seul prétexte de conserver tel ou tel totem, de changer, de réformer”, et l'autre qui ressemble à “une France figée, congelée, dans un modèle social qu’elle aura tellement sanctuarisé qu’elle n’aura pas pu le sauver”. Deux gauches "irréconciliables", selon lui :

À gauche, il faut qu'on se dépasse. Le problème n'est pas d'organiser une primaire qui irait de Mélenchon à Macron. Parfois, il y a des positions irréconciliables à gauche et il faut l'assumer.Manuel Valls, février 2016

L'ex-Premier ministre vise ainsi les députés frondeurs du parti socialiste, Jean-Luc Mélenchon et Europe Ecologie-Les Verts. Il prépare en fait, après la bataille parlementaire de la loi Macron, celle de la loi El Khomri. Le contenu de l’avant-projet de loi, qui propose notamment un plafonnement des indemnités prud’homales, fuite d’ailleurs dans Les Échos le lendemain. Manuel Valls veut aussi se poser en hérault d’une gauche réformiste et “moderne”.

Un positionnement qui pourrait toutefois lui nuire en 2017, au moment de rassembler toute la gauche derrière lui, comme le sous-entend son adversaire de la primaire, Arnaud Montebourg.

"Tout changer" au parti socialiste

C'est justement pour se distinguer de cette gauche "passéiste" que Valls a suggéré, dès la défaite de Ségolène Royal en 2007, de rénover le parti socialiste sur le fond comme sur la forme.

Il faut inventer un nouveau parti, peut-être un nouveau nom, en tout cas de nouvelles idées.Manuel Valls, On n’est pas couché, 22 septembre 2007

Cette proposition est rapidement devenue une idée fixe. En 2009, dans Sud Ouest, il réaffirme qu’il faut "transformer de fond en comble le fonctionnement du PS, nous dépasser, tout changer", y compris "le nom, parce que le mot socialisme est sans doute dépassé". En 2014, dans l’Obs, il défend les idées d’une gauche "pragmatique, réformiste et républicaine"... mais pas socialiste.

Dénoncer la France de l'"apartheid"


Dans une France traumatisée par les attentats du début de mois de janvier, Manuel Valls, alors Premier ministre, adresse ses vœux à la presse le 20 janvier 2015. Il évoque les “tensions qui couvent depuis trop longtemps” en France et les “stigmates toujours présentes” des émeutes urbaines de 2005. Il marque ensuite les esprits avec une des transgressions dont il est coutumier:

Un apartheid territorial, social, ethnique, s’est imposé à notre pays. Manuel Valls, 20 janvier 2015

Il s’attire alors les foudres de l’opposition, et même au-delà. Un proche, le socialiste Jean-Jacques Urvoas, juge “maladroite” l'utilisation du mot "apartheid".

Cela n’empêche pas le Premier ministre d’assumer ses propos deux jours plus tard : "L’erreur, la faute, c’est de ne pas avoir le courage de désigner cette situation, peu importe les mots..."

Se poser en défenseur absolu de la laïcité

Les arrêtés anti-burkini ne sont pas une dérive (...) Ils ont été pris au nom même de l’ordre public.Manuel Valls, le 25 août

Au cœur de l’été 2016, la classe politique se divise sur la question du burkini. Manuel Valls prend la défense des maires qui veulent interdire le port de cette tenue de plage. Une position aussitôt remise en cause par les ministres de la Santé et de l’Education nationale, Marisol Touraine et Najat Vallaud-Belkacem.

Manuel Valls va même plus loin et qualifie la burqa, le burkini et le voile de signes de revendication d’un islamisme politique.

En 2004, alors député, Manuel Valls, avait voté la loi encadrant le port de “tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics”. Il avait également fait partie des 18 élus socialistes (sur 204) à avoir voté la loi interdisant “la dissimulation du visage dans l’espace public” (loi anti-burqa).

Défenseur d’une laïcité “à la française”, Manuel Valls a précisé sa position dans une tribune publiée sur le Huffington Post en septembre. Il affirme que “la France entretient des liens très forts avec l’Islam” mais que “l’État ne doit pas céder d’un pouce face à l’islamisme radical” et prône “une séparation très nette entre ce qui relève du temporel et du spirituel”.

Le premier flic de France

A la fin du mois de novembre 2015, moins de dix jours après les attentats qui ont visé Paris, Emmanuel Macron évoque la “folie des hommes” mais aussi et surtout la “part de responsabilité” de la classe politique : “Ce totalitarisme se nourrit de la défiance que nous avons laissée s’installer dans la société”, affirme-t-il.

Trois jours plus tard, à l’Assemblée nationale, Manuel Valls lui répond : “Aucune excuse ne doit être recherchée ! (...) Aucune excuse sociale, sociologique ni culturelle !” Le lendemain, le Premier ministre récidive, devant le Sénat cette fois-ci : “J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques aux événements qui se sont produits !

Le 9 janvier, il va encore plus loin :

Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. Manuel Valls

Une formule qui entraîne plusieurs réactions outrées de sociologues et de chercheurs.

Malgré un rétropédalage en règle quelques jours plus tard, il réussit, par ces déclarations, à imposer l’image d’un homme intransigeant sur les questions de sécurité. Entre son arrivée à Matignon et sa démission, Manuel Valls et son gouvernement ont fait voter quatre lois de lutte contre le terrorisme, plus que sous le quinquennat Sarkozy. Et l’état d’urgence est en application depuis le 13 novembre.