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Abattoirs

Abattoirs : l'abattage rituel en question

Des spécialistes en religion étaient auditionnés mercredi à l'Assemblée par la commission d'enquête sur les abattoirs. L’occasion de mieux cerner des procédés méconnus, et de tordre le cou à certaines idées reçues.
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Photo d’illustration abattage rituel Crédit : AFPPhoto d’illustration abattage rituel Crédit : AFP


Depuis plusieurs semaines, les auditions se poursuivent devant la commission sur les "Conditions d'abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français".

Après l'association L214, les professionnels, ou encore le ministre de l'Agriculture, place aux chercheurs pour parler abattage rituel.

Pour comprendre le débat >> Abattoirs : la maltraitance animale dans le collimateur des députés

Le rôle du sacrificateur dans la religion juive

Sophie Nizard, chercheuse en sociologie et en anthropologie du judaïsme, décrit le rôle du sacrificateur (celui qui tue une bête conformément au rite) au sein de la religion juive.

Face aux députés, elle explique que, depuis le début des années 1980, une "carte de sacrificateur" est nécessaire pour exercer le métier. A cela s'ajoute, un certificat
remis par le ministère de l'Agriculteur, obligatoire depuis janvier 2013.

Cette question a été longuement débattue lors de précédentes auditions de la commission d'enquête. Des vétérinaires qui inspectent les abattoirs expliquaient qu'ils ne pouvaient pas "attester que les sacrificateurs avaient une formation délivrée par leur culte" quel qu'il soit. Sylvie Pupulin, secrétaire générale du Syndicat national des inspecteurs en santé publique vétérinaire (SNISPV), relatait alors cet incident :

Un sacrificateur [...] n'avait pas de couteau aiguisé, ne savait pas l'aiguiser et ne voulait pas que le personnel l'aiguise à sa place. Donc là, j'ai fait interrompre l'abattage et fait intervenir le directeur de l'abattoir. Sylvie Pupulin, secrétaire générale du Syndicat national des inspecteurs en santé publique vétérinaire (SNISPV)

Pour autant, Sophie Nizard estime que tous les types d'abattages sont sources de souffrances pour les animaux.

Dire que l'abattage rituel est source de souffrances et que les autres ne le seraient pas me semble naïf et donc dangereux. Sophie Nizard, chercheuse en sociologie et en anthropologie du judaïsme

Selon le Coran, les musulmans pratiquants peuvent consommer de la viande issue de l'abattage "classique"

Pour Mohammed Hocine Benkheira, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (HESS) à la section des sciences religieuses, il existe une grande différence entre les religions juive et musulmane.

Contrairement aux juifs pratiquants, les musulmans pratiquants peuvent consommer de la viande abattue de manière classique. "C'est licite", explique-t-il. Par ailleurs, dans l'abattage halal, il n'est pas nécessaire que le sacrificateur soit musulman :

Il n'y a pas de boucherie musulmane, ça n'existe pas. C'est une invention des musulmans vivant en Europe de l'ouest. En terre musulmane, il n'y a jamais eu de boucherie musulmane [...] Il est tout à fait admissible, selon les textes de la loi, y compris dans le cadre sacrificiel, de faire abattre un animal par un chrétien ou par un juif. C'est tout à fait admis. Mohammed Hocine Benkheira, directeur d'études à EHSS

Une heure plus tard, Mohammed Hocine Benkheira précise ces propos : "Il ne faudrait pas que je dise de bêtises dans ce domaine là..." Il confirme que les musulmans peuvent consommer "la nourriture des gens du Livre", comme l'indique la Sourate 5, verset 5 du Coran. Donc de la viande non halal.

En revanche, si celui qui abat la bête est musulman, il doit respecter scrupuleusement l'abattage rituel :

S'agissant des musulmans, les règles de l'abattage rituel s'appliquent à eux : quand ils tuent un animal, ils doivent appliquer les règles de l'abattage rituel. Mohammed Hocine Benkheira, directeur d'études à EHSS

Dans la religion musulmane, un animal ne peut voir un autre animal tué devant lui, ajoute Anne-Marie Brisebarre, directrice de recherche émérite au CNRS. En somme, tout l'inverse de ce qui se passe en abattage industriel.

Dans l'islam il est interdit normalement d'abattre un animal devant un autre animal vivant, de lui montrer le couteau avec lequel on va [le tuer]. Il est interdit de le coucher de façon brutale ou de poser son pied dessus pour l'immobiliser. Anne-Marie Brisebarre, directrice de recherche émérite au CNRS


La halal, une façon de "renforcer l'identité musulmane" ?

Les députés s'interrogent sur les motifs du développement de la viande halal en France. Si les musulmans pratiquants peuvent consommer de la viande abattue de manière classique, si le halal ne semble donc pas essentiel à la religion musulmane, pourquoi donc un grand nombre de musulmans en consomment ?

Mohammed Hocine Benkheira y voit "une façon de renforcer leur identité".

L'hypothèse, c'est de considérer que les musulmans qui vivent en situation minoritaire, dans un environnement qui n'est pas toujours très favorable, ont tendance à mettre l'accent sur des aspects de leur vie quotidienne qui permettent de renforcer leur identité. [...] Donner l'impression que l'on veut contraindre les musulmans à abandonner une de leur règles, qui n'est pas fondamentale... mais qui deviendrait fondamentale parce que l'on veut les obliger à l'abandonner... ça devient identitaire d'un coup, alors que ça ne l'était pas au départ. Mohammed Hocine Benkheira, directeur d'études à EHSS

Le chercheur souligne que, contrairement aux autres religions, il n'existe pas à ce jour de "chef spirituel" dans la religion musulmane. Il existe autant de divergences d'idées que d'instances religieuses. Difficile donc d'édicter une règle qui pourrait s'appliquer à tous les musulmans. "C'est très embêtant tout ça..."

Là encore, Anne-Marie Brisebarre nuance. Pour cette chercheuse au CNRS, la question de l'identité musulmane est complexe. Pour certains, il peut y avoir un repli identitaire ; pour d'autres musulmans, ces exigences alimentaires relèvent davantage d' "une philosophie" de vie au même titre que ceux qui veulent manger bio ou végétarien :

C'est parce qu'ils sont justement Français [...], qu'ils ont des exigences que leurs parents ou leurs grands-parents - qui sont arrivés en tant qu"immigrés - ne demandaient pas. [...] Il y a des pratiques identitaires qui peuvent être considérées par certains comme des pratiques qui séparent, et qui sont en réalité des pratiques qui intègrent. Parce qu'ils ne voient pas pourquoi ils n'auraient pas, au niveau alimentaire, ce qui leur convient. De même que les végétariens ou ceux qui veulent manger bio. Anne-Marie Brisebarre, directrice de recherche émérite au CNRS.

La question sensible de l'étourdissement

Les députés abordent la question sensible de l'étourdissement. Est-il possible d'envisager, à terme, que les animaux abattus de manière rituelle soient préalablement étourdis ?

Pour la religion juive, il parait difficile de l'envisager avant la saignée, répond Sophie Nizard, chercheuse en sociologie et en anthropologie du judaïsme.

D'après ce que je peux savoir des normes religieuses [...], certainement pas un étourdissement avant la saignée. Après la saignée, peut-être. Mais ce n'est pas à moi de répondre à ces questions. Sophie Nizard, chercheuse en sociologie et en anthropologie du judaïsme

Étourdir un animal avant de l'abattre conformément au rite musulman ? Pourquoi pas, lance Anne-Marie Brisebarre. Certains expliquent, en effet, que lors de l'écriture du Coran, ces pratiques n'étaient pas connues. Alors pourquoi ne pas évoluer ? Le problème, soulève-t-elle, proviendrait des organismes de certification qui veulent faire du "halal plus halal que le halal d'à côté".