twitter facebook chevron-right
Abattoirs

Pédago Abattoirs : la maltraitance animale dans le collimateur des députés

Après la publication, par une association, de vidéos dénonçant des violences animales dans des abattoirs, la commission d'enquête parlementaire entame ses travaux mercredi. A quoi va-t-elle servir ? Que sont devenus les abattoirs sanctionnés ? Qui sont ces militants de L214 ? Les réponses de LCP.
11 min
Photo d'illustration. Crédit: AFPPhoto d'illustration. Crédit: AFP


A la fin du mois de mars, l'association de défense des animaux L214 a publié la vidéo de l'abattoir intercommunal du Pays de Soule à Mauléon-Licharre. Les images, tournées en caméra cachée, montrent des maltraitances infligées à des animaux.

Mal étourdis, brutalisés, saignés alors qu'ils présentent encore des signes de conscience... Des images choquantes :

L'abattoir est aussitôt fermé "à titre conservatoire" par le maire de Mauléon, et son agrément est suspendu par la préfecture.

Stéphane Le Foll, le ministre de l'Agriculture, dénonce, lui, des "pratiques intolérables" et rappelle avoir demandé aux préfets, dès novembre 2015, de "s'assurer de la prévention de tout acte de maltraitance lors de l'abattage". Car ce n'est pas la première fois que ce type d'actes se produit :

Malgré le renforcement des contrôles (...), il s'agit de la troisième vidéo révélant de tels actes de cruauté envers les animaux". Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture

Les mois précédents, l'association L214 avait déjà épinglé les abattoirs d'Alès et du Vigan (Gard), provoquant leur fermeture temporaire.

Qui est cette association 'L214' ?

"Notre objectif est de mettre un terme aux souffrances des animaux", explique à LCP.fr Brigitte Gothière, l'une des co-fondatrice de l'association L214. Ce nom énigmatique fait référence à l'article L214 du code rural, le premier texte de loi qui, en 1976, reconnaissait que les animaux étaient doués de sensibilité.

En diffusant ce type de vidéos, on souhaite que le consommateur fasse le lien entre la viande qu'il mange et l'animal que l'on tue. Notre modèle alimentaire n'est pas viable. Quelle légitimité a-t-on pour mettre à mort des animaux uniquement pour les manger ? Brigitte Gothière, de l'association L214.

Brigitte Gothière devant l'Assemblée, le 27 avril 2016. Crédit photo : Elodie Hervé / LCP

  • Mettre fin à l'élevage

Fondée en 2008 par Brigitte Gothière et Sébastien Arsac, l'association souhaite l'abolition de toute exploitation animale. En clair, la fin de l'élevage et des abattoirs - qu'ils soient industriels ou familiaux.

Alors pour "dénoncer ces pratiques indignes", ces antispécistes récupèrent des vidéos de mises à mort d'animaux filmées en caméra cachée par des militants embauchés pour l'occasion, des personnes qui ont accès aux locaux ou encore des employés.

  • Ouvrir le débat

"Il y a toute une partie de la chaîne alimentaire qui n'est pas montrable pour l'industrie agro-alimentaire", dénonce Brigitte Gothière.

C'est important de montrer ce qu'il se passe, une fois les portes fermées. Nous, ce que l'on veut, c'est ouvrir le débat dans la société, et à terme, oui, mettre fin à cette situation d'injustice. Brigitte Gothière, co-fondatrice de l'association L214

Pour autant, l'association ne s'attendait pas à de telles retombées médiatiques...

Une commission d'enquête sur les abattoirs...

Après la diffusion de leur vidéo en mars, le ministre de l'Agriculture lance des "inspections spécifiques sur la protection animale dans l'ensemble des abattoirs" de France. En parallèle, une commission d'enquête parlementaire est lancée à l'initiative d'Olivier Falorni, le député des radicaux de gauche qui évoque "des actes de torture indignes d'une société civilisée". À ce stade, Brigitte Gothière reste prudente : "J'ai encore du mal à cerner les objectifs de cette commission", dit-elle.

  • Les objectifs de la commission

La commission d'enquête dressera un état des lieux des "agissements" dans les abattoirs avant de faire des propositions visant à "garantir le respect des règles élémentaires d'hygiène, de sécurité alimentaire et du respect de l'animal".

La commission a débuté ses auditions mercredi avec des associations. Jeudi, elle a reçu les directeurs des trois abattoirs mis en cause. A terme, les députés devraient également disposer des résultats des inspections "sur les conditions d'abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français" diligentées suite aux vidéos de L214.

La co-fondatrice de L214 a détaillé, mercredi, face aux députés, ces attentes de cette commission. Brigitte Gothière a ainsi demandé "plus de transparence dans les abattoirs" avec la mise en place de vidéos de surveillance et une possibilité pour les ONG d'avoir accès aux enregistrements. Elle souhaite aussi que la question du bien-être des animaux soit détachée du ministère de l'Agriculture pour éviter un conflit d'intérêt.

  • Des abattoirs "qui se transforment parfois en salles de torture", pour Falorni

Le président de cette commission d'enquête, Olivier Falorni, partage cette volonté de transparence. L'objectif de cette commission, explique-t-il à LCP c'est de "savoir ce qu'il se passe dans les abattoirs, de lever l'omerta" sur "ces abattoirs qui se transforment parfois en salle de torture".

  • Rassurer les consommateurs ?

Seulement, l'association L214 redoute que cette commission d'enquête ne soit là "que pour rassurer les consommateurs". C'est pourquoi, explique-t-elle, que les images des abattoirs sont "fondamentales" :

D'habitude, on ne voit jamais les images de mises à mort des animaux. Jamais. Aujourd'hui, ces images ne pourront être gommées de l'esprit des consommateurs. Ce sont eux qui ont le pouvoir de faire bouger les lignes. Brigitte Gothière

L'idée, explique Olivier Falorni, c'est de partir des images de l'association et de remonter toute la chaîne. Associations, directeurs d'abattoirs mais aussi employés, tous devraient être entendus par la commission d'enquête. Le député souhaite également organiser des visites surprises dans les établissements.

Nous remettrons un rapport en septembre. Ce rapport pourra ensuite être suivi d'une proposition de loi. Olivier Falorni, président de la commission d'enquête.

... Et des contrôles dans les établissements

Trois abattoirs ont donc été temporairement fermés. Et des contrôles réalisés à la demande du ministère de l'Agriculture. Problème : après la médiatisation des cas de mauvais traitements, l'effet de surprise ne joue plus. En témoigne ce reportage de France 3 dans lequel le directeur de l'abattoir de Sisteron reconnaît sans ambages avoir été informé du contrôle de son établissement...

Pour l'heure, après la fermeture des trois abattoirs, la charge de travail a été déplacée vers d'autres établissements... et certains ont même rouverts depuis ! A l'instar de celui du Vigan, certifié bio, qui a repris du service le "21 mars à 5h du matin", raconte à LCP.fr, Samuel Chatard, le directeur général des services de la Communauté de communes (CAC) du Pays viganais.

L'abattoir du Vigan fermé moins d'un mois

Le 23 février, l'association L214 a publié une vidéo de plus de quatre minutes montrant des mauvais traitements sur les animaux.

Un employé jette violemment des agneaux contre une clôture, un autre donne des coups de matraque électrique... et en rigole. Là aussi, les images sont difficiles à regarder.

Après cette publication, une enquête a été ouverte et l'abattoir fermé. Moins d'un mois plus tard, le 21 mars, à l'approche des fêtes de Pâques, il a rouvert partiellement. Le directeur général des services de la Communauté de communes (CAC) du Pays viganais affirme que toutes les mesures ont été prises pour éviter un nouveau scandale.

  • Menaces et insultes "d'une rare violence"

Très touché par la diffusion de ces actes de cruauté, le maire du Vigan a porté plainte pour maltraitance sur animaux, tout en déplorant l'ampleur des réactions qui ont suivi. La mairie a reçu, à ce jour, près de 600 emails de menaces et d'insultes "d'une rare violence", explique le maire à LCP.fr.

Oui, ce sont des actes condamnables qu'il est nécessaire de dénoncer, mais la diffusion de ces images de violence a engendré d'autres violences.
Eric Doulcier, maire du Vigan, à LCP.fr

Même son de cloches de Roland Canayer, président de la Communauté des communes du Pays Viganais, qui souligne que toutes les menaces étaient anonymes :

On a reçu un grand nombre de coups de téléphone, de lettres... Même à mon domicile personnel, certains ont insulté ma femme. Roland Canayer, président de la Communauté des communes du Pays Viganais, à LCP.fr

  • De nouveau certifié "bio"

Pour vérifier "au quotidien les gestes des employés" du Vigan, des caméras de vidéo-surveillance ont, depuis, été installées dans l'abattoir. Le matériel de l'établissement a été entièrement vérifié et mis par anticipation aux normes 2017. "Les vidéos, à terme, on souhaite qu'elles soient accessibles, explique à LCP.fr le directeur de l'abattoir, Laurent Kauffmann. Pour l'heure, nous attendons les autorisations".

Peu après sa réouverture, l'abattoir a retrouvé sa certification "bio", explique le directeur de la CAC du Pays viganais, avant de préciser :

La seule chose qui change avec l'abattage bio ou non bio, c'est la traçabilité des bêtes. Le type d'abattage est exactement le même. Samuel Chatard, directeur de la CAC du Pays viganais

  • Les employés pas tous réintégrés

Si les quatre employés du Vigan n'ont pas tous été réintégrés lors de la réouverture, l'intégralité du personnel a subi une sanction. Des ouvriers au directeur de l'abattoir. A demi mot, Samuel Chatard explique qu'avec moins moins de personnel, le volume de travail a, de fait, été réduit : "On fait à nouveau toutes les espèces, mais on a moins d'activité".

A ce jour, je chiffre la perte financière en terme d'activité à 20.000 /25.000 euros. A cela, on peut ajouter 50.000 euros de frais et d'avocats... Samuel Chatard, directeur général de la CAC du Pays viganais

Le maire du Vigan souligne, lui, la difficulté de travailler dans un abattoir, même si "cela n'excuse en rien les comportements visibles dans la vidéo".

Il ne faut pas oublier que ce métier est très difficile. Mettre à mort des animaux... Tous les jours... Ce sont des métiers que nous n'aimerions pas faire... Eric Doulcier, le maire du Vigan

Ainsi, depuis sa réouverture, l'abattoir du Vigan souhaite devenir un "établissement exemplaire" en terme de protection animale.

De gauche à droite : Samuel Chatard, Laurent Kauffmann et Roland Canayer, à l'Assemblée le 28 avril 2016. Crédit photo : Elodie Hervé / LCP

Le président de la de la Communauté des communes du Pays Viganais évoque le cas de cet employé de l'abattoir surpris en train de rire au moment de frapper une bête :

Il était apprenti chez nous... Même lui, nous dit qu'il ne sait pas pourquoi il a agi de cette manière ce jour là. Après, ça n'excuse rien... Mais dans tous les métiers, il arrive, malheureusement, que certains pètent un plomb. Roland Canayer, président de la Communauté des communes du Pays Viganais

De son côté, l'association L214 n'entend pas s'arrêter là et souhaite peser sur les débats. Un colloque se déroulera en juin à l'Assemblée nationale et l'association soumettra une charte aux candidats à la présidentielle.