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Abattoirs

Abattoirs : "Dans la tuerie, l'ouvrier est la seule machine qui ne fait pas de bruit"

Stéphane Geffroy travaille depuis 25 ans à l'abattoir de Liffré, près de Rennes. Avant son audition, jeudi à l ‘Assemblée nationale, il a raconté son quotidien dans un livre. Sans filtre, entre condition animale et condition humaine.
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Photo d'illustration. Crédit AFPPhoto d'illustration. Crédit AFP

D'une voix calme, timide presque gênée, Stéphane Geffroy raconte. Avec des mots souvent crus, il parle de se son quart-de-siècle passé dans l'abattoir de Liffré. Là, derrière l'image policée dépeinte par la grande distribution, il donne à voir, à sentir, à toucher, les conditions de vie et de mort des animaux, mais aussi les conditions de travail des ouvriers.

Un "pion qui doit rester à sa place"

L'odeur, d’abord. Ce mélange de lait caillé, de bouses, de sang, de peau brûlée... Une odeur acide, âcre, qui s’imprègne.

Le bruit, aussi. Les "clic-clic" métalliques, les chaînes et les scies électriques imposent leurs sons, leurs rythmes. "Dans la tuerie, glisse-t-il, l'ouvrier est la seule machine qui ne fait pas de bruit".

Les cadences, enfin. En moyenne, une minute et quinze secondes par bête.

C'est la chaîne qui commande, vous n'êtes qu'un pion qui doit rester à sa place. Stéphane Geffroy, ouvrier dans un abattoir

Ces conditions de travail, Stéphane les raconte dans son ouvrage "A l'abattoir" (*). Une sorte de revanche sur la vie pour celui qui n'a jamais trouvé son chemin à l'école. Une façon aussi de s'affirmer, et peut-être de se faire entendre, raconte-t-il à LCP.fr

Car jeudi, le Breton a poussé les portes de la commission d'enquête sur les abattoirs, à l'Assemblée nationale. Un moment important pour lui : "Je suis fier et un peu soulagé aussi d'avoir pu dire ce que j'ai à dire".

Moi j'aimerais leur faire comprendre qu'on est usés, fatigués, cassés par ce métier. Il faut que l'on reconnaisse le travail dans un abattoir comme pénible. Stéphane Geffroy, ouvrier dans un abattoir

Quand il est entré dans l'abattoir de Liffré, il y a 25 ans, les ouvriers restaient au même poste durant toute leur carrière. Au côté harassant, s'ajoutait donc les tâches répétitives. Lui a été affecté au dégraissage des abats et à la découpe des têtes pendant trois ans. Puis, la direction lui a proposé une formation. Désormais, les ouvriers passent tous, chaque semaine, par les trois grands ateliers de l'abattoir : la tuerie, la triperie et le désossage.

"Faut pas qu'ils nous oublient"

Depuis les vidéos de l'association L214, les abattoirs sont revenus dans l'actualité. Et la commission d'enquête, lancée par le député (radical de gauche) Olivier Falorni, multiplie auditions et déplacements de terrain pour tenter de réconcilier abattage et bien-être animal. Mais Stéphane ne veut pas que lui et ses camarades soient oubliés :

Oui, c'est vraiment important le bien-être animal. C'est même essentiel. Mais nous... Nous... Faut pas qu'on nous oublie. Nous, on est cassés. Stéphane Geffroy, ouvrier dans un abattoir

Cet ouvrier raconte la musique pour les animaux, le brumisateur quand il fait trop chaud. Et pour les ouvriers, le bruit, l'humidité, les pauses pipi trop courtes et peu nombreuses. Et ce travail physique comme "une sorte de corps à corps avec l'animal"... Où "tout se fait au couteau, au plus près de la partie à couper".

C'est presque un travail de combattant, où l'on y va du poignet, du bras, du dos, des épaules et des genoux, toujours debout, pendant deux ou trois heures d'affilées avant une petite pause ou le déjeuner. Stéphane Geffroy, ouvrier dans un abattoir

À 45 ans, Stéphane Geffroy a déjà été opéré quatre fois à cause de son métier. Sa dernière opération, c'était l'année dernière, suite à une complication à l'épaule. Six mois d'arrêt. Et puis, il y a aussi cette arthrose dans les mains, les nombreux points de suture ou les innombrables problèmes de dos et de thyroïde.

Le tout dans un bruit assourdissant de 90 décibels, c'est classé zone rouge par l'inspection du travail, et ça nous oblige à nous hurler dessus si on veut se dire quelque chose. Stéphane Geffroy, ouvrier dans un abattoir

Un monde caché, interdit, "comme si on commettait un sacrilège"

La dureté du travail n'est pas seulement physique. Elle est aussi psychologique, assure Stéphane. Vivre dans ce monde caché, comme invisible. "On dit qu'on travaille dans l'agro-alimentaire, pas dans un abattoir, car ça fait peur aux gens". Et puis, il y a la vue du sang, la plongée dans un univers "qui a quelque chose de primitif".

On est confronté directement à ce qui n'est jamais montré, à ce qui est interdit, comme si on commettait un sacrilège. Stéphane Geffroy, ouvrier dans un abattoir

Au début, Stéphane cherchait juste un job d'été. Mais avec un salaire confortable, une ambiance "familiale" et les factures qui s'accumulaient, il est resté. Mais aujourd'hui, la perspective de rester plus longtemps dans l'abattoir devient "insupportable". A ce jour, il n'a pas encore repris le travail à plein temps à cause de son problème à l'épaule.

A terme, il pense que son travail disparaîtra au profit de machines de découpes au laser, plus précises, plus rapides. Mais que faire de ces ouvriers qui auront passé leur vie au corps à corps avec des bêtes ? "Je ne sais pas", répond Stéphane, mais "l'avenir commence sérieusement à m'angoisser".

Retrouvez notre dossier complet >>Abattoirs et associations devant les députés<<

Stéphane Geffroy et son livre A l'abattoir. Crédit photo : Elodie Hervé / LCP


(*) A l'abattoir, de Stéphane Geffroy, avril 2016, collection "Raconter la vie", Seuil, 85 p., 7,90 €.